samedi 13 décembre 2014

Everybody's got to learn sometimes - 1



Bruno s’éveille, aussitôt submergé par un flot de pensées désagréables qui ont trait au lycée, à ce baptême prochain qui fera de lui un Témoin de Jéhovah, à son ami Madjid coincé à l’hôpital, à l’étude biblique individuelle de ce mercredi qu’il n’a toujours pas préparée. Si Jacques a été mis au courant de l’affaire des cassettes vidéo, son engagement en tant que futur Témoin risque d’être compromis. Et si on lui refuse le baptême, l’humiliation sera sans doute difficile à supporter, pour lui comme pour sa mère et sa sœur. Les frères sauront, se demanderont pourquoi, peut-être que ce n’est pas juste l’histoire des cassettes, peut-être que c’est plus grave, peut-être qu’il est question ici de cigarette, de drogue, de sexe, de transfusion sanguine, et leur regard toujours chaleureux en apparence abritera longtemps, malgré eux, une lueur d’inquiétude et de soupçon qu’il ne saura que trop percevoir.
Tandis qu’il entre dans la douche, il pense au lycée, Bled grandeur nature, c’est comme ça et c’est pas autrement, avec les maths où on ne peut jamais remplacer un terme par un autre, l’histoire-géo et ses listes interminables de noms et d’événements à apprendre par cœur, le français et ses analyses de textes administratives... Il y a quelques années, pas si longtemps finalement, il alignait encore ses peluches préférées dans l’étagère supérieure de son placard avant de partir à l’école, se persuadant qu’elles, au moins, passeraient une journée passionnante à regarder toutes sortes de programmes télé dans l’obscurité.

Habillé, il glisse un numéro américain de Secret Origins dans son cartable, un comic d’occasion payé cinq francs chez Boulinier qui lui permettra de souffler un peu pendant la pause. Il enclenche une cassette de mixages dans son walkman et sort. La musique pop lui rend toujours le ciel un peu moins gris. Elle explose de couleurs et d’émotions, Forever rime toujours avec together. Elle lui chante ce qu’il ne peut pas dire, ce qu’on ne lui dit pas, ce qu’il ne connaît pas, elle lui explique qu'un jour peut-être l’amour le transformera, le sauvera. Et même quand elle semble dire le contraire, même quand ses accents se font tristes voire désespérés, elle raconte au fond toujours la même possibilité. 




Une demi-heure plus tard, il est assis salle 302 derrière deux vagues sosies de Johnny Depp et Richard Grieco, un peu rebelles mais pas trop dans leur bomber. Les filles les ont suivis longuement des yeux quand ils sont entrés en classe, notamment les plus jolies qui portent des pulls colorés Naf-Naf ou Kookaï et qui ont gavé leur agenda de photos de Roch Voisine, de Wet Wet Wet et de Milli Vanilli. Il y a aussi les premiers de la classe  pull uni, pantalons en flanelle ou en velours cotelé. Les fans de rock  perfecto ou veste jean, avec sur leur sac US, « AC/DC » ou « Guns & Roses » précisé soigneusement au bic noir ou agrafé en badge. Les déconneurs façon Nuls ou Inconnus  jeans larges et Caterpillars. La plupart ont l’air d’avoir une idée assez précise de ce qu’ils sont, en tout cas c’est l’impression qu’ils donnent. Et puis il y a les autres, pas suffisamment beaux, pas suffisamment rock, pas suffisamment doués, pas suffisamment drôles. Bruno a depuis longtemps rangé sa silhouette dans ce groupe-là, qu’il parvient parfois à éclairer fugacement grâce à un petit exploit, une aide soufflée, une intervention drôle et le plus souvent involontaire. Mais la lumière soudaine des projecteurs est trop aveuglante pour ceux qui n’y sont pas habitués, et ils choisissent le plus souvent d’y échapper au plus vite, en éprouvant malgré tout un sentiment confus de souffrance et d’amertume, car une part d’eux-mêmes, et ils en ont conscience et c’est ce qui leur fait plus de mal encore, se révolte contre leur propre lâcheté.


 Monsieur Giovanni referme la porte et pose sa sacoche sur son bureau. Il entreprend de rendre aux élèves les copies du contrôle d’histoire-géo de la semaine précédente. On a un 20. Murmures dans la salle. On se croirait dans Perry Mason. Pour un peu, Bruno se lèverait, sentencieux :
« Je vous le confirme, mesdames et messieurs, James Burkinson n'a pas tué la fille de l'adjoint au maire ».
Mais le rôle du marrant est déjà pris.
Quant au vingt, c'est celui de Karine, bien sûr. Karine, belle et réservée, encore plus belle d’être réservée, un peu BCBG avec sa queue de cheval et ses lunettes en monture d’écaille, un peu rock avec son jean et ses santiags. Karine qui dit « merci » au prof et range sa copie dans son livre de géographie protégé d'un transparent en plastique. Ce transparent en plastique dit tout d’elle. Il dit le sens du soin, le besoin de sécurité, ce qu’elle a de rassurant, de rassuré. Il révèle son Plan, son Objectif, son Avenir. Karine sait parfaitement pourquoi elle est ici. Ce transparent-là ramène Bruno à ce qu’elle est intimement, à ce qu’elle veut profondément, à tout ce qu’il n’est pas, tout ce qu’il est incapable d’envisager parce qu’il n’a pas la moindre idée de qui il est, de ce qu’il est.
Commentaire rouge vif sur sa copie : « quand allez-vous vous décider à vous mettre au travail ? ». Et toi, Giovanni ? Quand vas-tu te décider à trouver plus original à dire que « peut mieux faire », « doit travailler plus », ou « quand allez-vous vous décider à vous mettre au travail » ? Bruno aimerait trouver le courage de se lever et de déclamer cette répartie qu’il trouve assez brillante. Tout le monde en resterait pantois.
Mais le rôle du rebelle est déjà pris.
Sylvain, un premier-de-la-classe-en-pantalon-de-velours-cotelé, se tourne pour lui demander sa note afin de pouvoir annoncer la sienne, comme au temps du collège. Chaque fois qu’il pose cette question, il grimace en même temps, ses yeux se plissent, son nez se fronce exagérément et ses lunettes remontent, il a l’air complètement con (gros mot, Jéhovah t’entend !).
— Combien t'as eu ?
— Neuf.
— Ah. Moi j'ai eu dix-sept.
Le cours commence. Bruno fixe un point invisible sur le front de Giovanni, installe son menton sur son pouce histoire d’avoir l’air attentif. Du coin de l’œil, il surprend Karine faisant de l'oeil à Laurent, un fils de docteur, d’avocat ou d’ingénieur qui, disent les filles, ressemble à l’autre abruti de Quoi de neuf docteur. Aigreur soudaine dans la poitrine. Vertige. Il se sent triste, blessé, et s’en trouve aussitôt stupide. Ne s'attacher à personne, c'est ça la solution. Dès qu’on commence à avoir des sentiments pour quelqu'un, les problèmes arrivent. Regarde Madjid.
Madjid, son voisin de palier, son ami, son futur frère dans la foi - mais maintenant c’est mal barré. Madjid et ses faux airs de Magnum, avec sa moustache fournie et sa mâchoire carrée. Parfois il a eu l’air d’en jouer d’ailleurs, de cette ressemblance, mais c’est sûrement une idée que Bruno se fait, ou peut-être qu’il exagère la similitude, il a tendance à comparer plein de gens avec des acteurs. Sa mère le lui a dit une fois, non, Madjid ne ressemble pas du tout à Magnum voyons, Magnum est beaucoup plus beau, mais elle n’a jamais été très physionomiste, sa mère. Madjid. Quarante-deux ans qui ne deviendront peut-être jamais quarante-trois…



Madjid toujours discret, le plus souvent secret. Ce que Bruno savait de lui avant qu’il ne devienne Témoin, il l’avait appris de la bouche de l’autre, de Philippe, qui le croisait souvent à La Buvette et le voyait jouer au tiercé. Madjid avait travaillé onze ans dans une usine de fabrication de plastique, puis il s’était trouvé une place de peintre en bâtiment dans une entreprise de travaux, la « Société des Peintures Van der Bart » ou quelque chose comme ça. Il était resté longtemps célibataire avant de rencontrer Catherine, une étudiante en psychologie bien plus jeune que lui. Durant cette époque, Bruno les avait souvent croisés dans les escaliers. Les yeux luisants de joie, Madjid lui lançait toujours des « ça va bien jeune homme ? » enjoués. C’est à ces moments-là qu’il ressemblait le plus à Magnum, d’ailleurs, un Magnum au teint bistré, certes, à la coiffure poivre et sel un peu bordélique, au nez moins droit, au menton moins carré, aux yeux différents, noirs, plus petits, mais un Magnum tout de même, qui finissait l’épisode du jour avec la fille, et parfois Bruno y croyait au point de s’attendre à voir débarquer derrière eux le rondouillard Higgins avec ses deux dobermans, ou, en regardant par la fenêtre de l’escalier, à trouver une Ferrari rouge à toit ouvrant garée devant leur immeuble.
Et puis du jour au lendemain, plus de Catherine. Madjid montant seul les escaliers comme un automate, comme entouré d’un nuage sombre. Saluant laconiquement. Un soir dans le local poubelles, Bruno ouvre le couvercle du conteneur pour qu’il puisse y jeter ses ordures. Ça va jeune homme désincarné. Pas spécialement répond Bruno qui n’a pas le moral non plus, notre télé est tombée en panne hier et Opération Dragon passe ce soir sur la Cinq. Un sourire éclaire le visage de Madjid, j’aime beaucoup Brice Lee, préviens ta mère et viens le voir à la maison si ti veux (il parle avec cet accent connu qui tend à remplacer les « u » par des « i » et qu’on se doit, pour être fidèle à la réalité, de rapporter phonétiquement au risque de se voir reprocher la caricature). Peut-être est-ce une démarche purement désintéressée ou peut-être a-t-il besoin de penser à autre chose qu’à sa rupture. Quoiqu’il en soit, Bruno ne se le fait pas demander deux fois.


  C’est le début d’une série de visites qui se prolonge longtemps après la réparation de la télé. Très vite, encouragé par la gentillesse de son hôte, Bruno ose lui montrer la photo de Magnum dans un Télé 7 jours.
— On t’a jamais dit que tu lui ressembles ?
— Ah non, répond Madjid enchanté de la comparaison.
Un samedi après-midi, sur les conseils de Madjid, ils prennent le métro pour Barbès et vont voir un film de sabre chinois, Le poignard volant. Après la séance, Madjid soutient face à un Bruno incrédule que les bonds de quinze mètres effectués par les acteurs sont tout ce qu’il y a de plus réels. « Brino, faut que ti comprennes que c’est pas des gens comme toi et moi ces mecs-là, c’est des experts en arts martiaux ».
Parfois le dimanche, ils regardent Star Trek ou Mission Impossible. Madjid propose des boissons sucrées, demande s’il fait assez bon dans le salon, intercale un coussin entre le dos de son invité et le dossier de son rocking-chair, bref, est aux petits soins pour un Bruno comblé par ces oasis inattendus, un petit dans son verre, un grand dans sa vie.
Un jour, pendant que Madjid fait son tiercé à La Buvette, Bruno entre dans sa chambre. Il fouine dans sa bibliothèque et découvre une collection de petites BD qu’il a déjà aperçues dans les étalages des librairies, des petits formats peuplés d’ersatz de Tarzan et de Davy Crockett, Rodéo, Akim, Zembla, Cap’tain Swing... Madjid revient et le surprend la main dans le sac. Mais au lieu de voir rouge, il se contente de dire, raisonnablement surpris : « alors ti aimes lire Akim ? ». Et il propose de lui prêter ses numéros préférés.




dimanche 7 décembre 2014

Take me tonight




Il marche entre des palais inconnus aux formes pyramidales. Au-dessus de lui, des météores dorés traversent le ciel scintillant. Il aperçoit la Fille, tout en courbes et en crinière sombre. Elle s'approche. Lui chuchote quelque chose à l'oreille. Une onde de pureté et d'infini l’envahit. Mais, surgissant de nulle part, une patte monstrueuse agrippe la cheville de la Fille et l'entraîne vers le bas, dans un tourbillon noir. Elle crie. Il se précipite. La patte emmène la Fille toujours plus bas vers le néant. Elle hurle, tendant la main vers lui. Leurs doigts se touchent. Leurs mains s’empoignent. Le temps suspend leur chute. Hargneuse, sauvage, la patte tire, en vain. Elle finit par lâcher et s'abîme, seule, dans les ténèbres. Il serre la Fille tout contre lui. L'obscurité du néant s'évanouit peu à peu, pour laisser place à l'étendue infinie d’un désert blanc au ciel rosé.