Bruno
s’éveille, aussitôt submergé par un flot de pensées désagréables qui ont trait
au lycée, à ce baptême prochain qui fera de lui un Témoin de Jéhovah, à son ami
Madjid coincé à l’hôpital, à l’étude biblique individuelle de ce mercredi qu’il
n’a toujours pas préparée. Si Jacques a été mis au courant de l’affaire des
cassettes vidéo, son engagement en tant que futur Témoin risque d’être
compromis. Et si on lui refuse le baptême, l’humiliation sera sans doute
difficile à supporter, pour lui comme pour sa mère et sa sœur. Les frères
sauront, se demanderont pourquoi, peut-être que ce n’est pas juste l’histoire
des cassettes, peut-être que c’est plus grave, peut-être qu’il est question ici
de cigarette, de drogue, de sexe, de transfusion sanguine, et leur regard
toujours chaleureux en apparence abritera longtemps, malgré eux, une lueur
d’inquiétude et de soupçon qu’il ne saura que trop percevoir.
Tandis qu’il
entre dans la douche, il pense au lycée, Bled grandeur nature, c’est comme ça et c’est pas autrement,
avec les maths où on ne peut jamais remplacer un terme par un autre,
l’histoire-géo et ses listes interminables de noms et d’événements à apprendre
par cœur, le français et ses analyses de textes administratives... Il y a quelques années, pas
si longtemps finalement, il alignait encore ses peluches préférées dans
l’étagère supérieure de son placard avant de partir à l’école, se persuadant
qu’elles, au moins, passeraient une journée passionnante à regarder toutes
sortes de programmes télé dans l’obscurité.
Habillé, il
glisse un numéro américain de Secret
Origins dans son cartable, un comic d’occasion payé cinq francs chez Boulinier
qui lui permettra de souffler un peu pendant la pause. Il enclenche une
cassette de mixages dans son walkman et sort. La musique pop lui
rend toujours le ciel un peu moins gris. Elle explose de couleurs et
d’émotions, Forever rime toujours
avec together. Elle lui chante ce
qu’il ne peut pas dire, ce qu’on ne lui dit pas, ce qu’il ne connaît pas, elle
lui explique qu'un jour peut-être l’amour le transformera, le sauvera. Et même
quand elle semble dire le contraire, même quand ses accents se font tristes
voire désespérés, elle raconte au fond toujours la même possibilité.
Une demi-heure
plus tard, il est assis salle 302 derrière deux vagues sosies de Johnny Depp et
Richard Grieco, un peu rebelles mais pas trop dans leur bomber. Les filles les
ont suivis longuement des yeux quand ils sont entrés en classe, notamment les
plus jolies qui portent des pulls colorés Naf-Naf ou Kookaï et qui ont gavé
leur agenda de photos de Roch Voisine, de Wet Wet Wet et de Milli Vanilli. Il y
a aussi les premiers de la classe – pull uni, pantalons en flanelle ou en velours
cotelé. Les fans de rock – perfecto ou veste jean, avec sur leur sac US,
« AC/DC » ou « Guns & Roses » précisé soigneusement au
bic noir ou agrafé en badge. Les déconneurs façon Nuls ou Inconnus – jeans larges et
Caterpillars. La plupart ont l’air d’avoir une idée assez précise de ce qu’ils
sont, en tout cas c’est l’impression qu’ils donnent. Et puis il y a les autres,
pas suffisamment beaux, pas suffisamment rock, pas suffisamment doués, pas
suffisamment drôles. Bruno a depuis longtemps rangé sa silhouette dans ce
groupe-là, qu’il parvient parfois à éclairer fugacement grâce à un petit
exploit, une aide soufflée, une intervention drôle et le plus souvent
involontaire. Mais la lumière soudaine des projecteurs est trop aveuglante pour
ceux qui n’y sont pas habitués, et ils choisissent le plus souvent d’y échapper
au plus vite, en éprouvant malgré tout un sentiment confus de souffrance et
d’amertume, car une part d’eux-mêmes, et ils en ont conscience et c’est ce qui
leur fait plus de mal encore, se révolte contre leur propre lâcheté.
Monsieur
Giovanni referme la porte et pose sa sacoche sur son bureau. Il entreprend de
rendre aux élèves les copies du contrôle d’histoire-géo de la semaine
précédente. On a un 20. Murmures dans la salle. On se croirait dans Perry
Mason. Pour un peu, Bruno se lèverait, sentencieux :
« Je vous
le confirme, mesdames et messieurs, James Burkinson n'a pas tué la fille de
l'adjoint au maire ».
Mais le rôle du
marrant est déjà pris.
Quant au vingt,
c'est celui de Karine, bien sûr. Karine, belle et réservée, encore plus belle
d’être réservée, un peu BCBG avec sa queue de cheval et ses lunettes en monture
d’écaille, un peu rock avec son jean et ses santiags. Karine qui dit
« merci » au prof et range sa copie dans son livre de géographie
protégé d'un transparent en plastique. Ce transparent en plastique dit tout
d’elle. Il dit le sens du soin, le besoin de sécurité, ce qu’elle a de
rassurant, de rassuré. Il révèle son Plan, son Objectif, son Avenir. Karine
sait parfaitement pourquoi elle est ici. Ce transparent-là ramène Bruno à ce
qu’elle est intimement, à ce qu’elle veut profondément, à tout ce qu’il n’est
pas, tout ce qu’il est incapable d’envisager parce qu’il n’a pas la moindre
idée de qui il est, de ce qu’il est.
Commentaire
rouge vif sur sa copie : « quand allez-vous vous décider à vous mettre au
travail ? ». Et toi, Giovanni ? Quand vas-tu te décider à
trouver plus original à dire que « peut mieux faire », « doit
travailler plus », ou « quand allez-vous vous décider à vous mettre
au travail » ? Bruno aimerait trouver le courage de se lever et de
déclamer cette répartie qu’il trouve assez brillante. Tout le monde en
resterait pantois.
Mais le rôle du
rebelle est déjà pris.
Sylvain, un
premier-de-la-classe-en-pantalon-de-velours-cotelé, se tourne pour lui demander
sa note afin de pouvoir annoncer la sienne, comme au temps du collège. Chaque
fois qu’il pose cette question, il grimace en même temps, ses yeux se plissent,
son nez se fronce exagérément et ses lunettes remontent, il a l’air
complètement con (gros mot, Jéhovah
t’entend !).
— Combien t'as
eu ?
— Neuf.
— Ah. Moi j'ai
eu dix-sept.
Le cours
commence. Bruno fixe un point invisible sur le front de Giovanni, installe son
menton sur son pouce histoire d’avoir l’air attentif. Du coin de l’œil, il
surprend Karine faisant de l'oeil à Laurent, un fils de docteur, d’avocat ou
d’ingénieur qui, disent les filles, ressemble à l’autre abruti de Quoi de neuf docteur. Aigreur soudaine
dans la poitrine. Vertige. Il se sent triste, blessé, et s’en trouve aussitôt
stupide. Ne s'attacher à personne, c'est
ça la solution. Dès qu’on commence à avoir des sentiments pour quelqu'un, les
problèmes arrivent. Regarde Madjid.
Madjid, son
voisin de palier, son ami, son futur frère dans la foi - mais maintenant c’est mal barré. Madjid
et ses faux airs de Magnum, avec sa moustache fournie et sa mâchoire carrée.
Parfois il a eu l’air d’en jouer d’ailleurs, de cette ressemblance, mais c’est
sûrement une idée que Bruno se fait, ou peut-être qu’il exagère la similitude,
il a tendance à comparer plein de gens avec des acteurs. Sa mère le lui a dit
une fois, non, Madjid ne ressemble pas du tout à Magnum voyons, Magnum est
beaucoup plus beau, mais elle n’a jamais été très physionomiste, sa mère.
Madjid. Quarante-deux ans qui ne deviendront peut-être jamais quarante-trois…
Madjid toujours
discret, le plus souvent secret. Ce que Bruno savait de lui avant qu’il ne
devienne Témoin, il l’avait appris de la bouche de l’autre, de Philippe, qui le
croisait souvent à La Buvette et le
voyait jouer au tiercé. Madjid avait travaillé onze ans dans une usine de
fabrication de plastique, puis il s’était trouvé une place de peintre en
bâtiment dans une entreprise de travaux, la « Société des Peintures Van
der Bart » ou quelque chose comme ça. Il était resté longtemps célibataire
avant de rencontrer Catherine, une étudiante en psychologie bien plus jeune que
lui. Durant cette époque, Bruno les avait souvent croisés dans les escaliers.
Les yeux luisants de joie, Madjid lui lançait toujours des « ça va bien
jeune homme ? » enjoués. C’est à ces moments-là qu’il ressemblait le
plus à Magnum, d’ailleurs, un Magnum au teint bistré, certes, à la coiffure
poivre et sel un peu bordélique, au nez moins droit, au menton moins carré, aux
yeux différents, noirs, plus petits, mais un Magnum tout de même, qui finissait
l’épisode du jour avec la fille, et parfois Bruno y croyait au point de
s’attendre à voir débarquer derrière eux le rondouillard Higgins avec ses deux
dobermans, ou, en regardant par la fenêtre de l’escalier, à trouver une Ferrari
rouge à toit ouvrant garée devant leur immeuble.
Et puis du jour
au lendemain, plus de Catherine. Madjid montant seul les escaliers comme un
automate, comme entouré d’un nuage sombre. Saluant laconiquement. Un soir dans
le local poubelles, Bruno ouvre le couvercle du conteneur pour qu’il puisse y
jeter ses ordures. Ça va jeune homme désincarné. Pas spécialement répond Bruno
qui n’a pas le moral non plus, notre télé est tombée en panne hier et Opération Dragon passe ce soir sur la
Cinq. Un sourire éclaire le visage de Madjid, j’aime beaucoup Brice Lee,
préviens ta mère et viens le voir à la maison si ti veux (il parle avec cet
accent connu qui tend à remplacer les « u » par des « i »
et qu’on se doit, pour être fidèle à la réalité, de rapporter phonétiquement au
risque de se voir reprocher la caricature). Peut-être est-ce une démarche
purement désintéressée ou peut-être a-t-il besoin de penser à autre chose qu’à
sa rupture. Quoiqu’il en soit, Bruno ne se le fait pas demander deux fois.
C’est le début
d’une série de visites qui se prolonge longtemps après la réparation de la
télé. Très vite, encouragé par la gentillesse de son hôte, Bruno ose lui
montrer la photo de Magnum dans un Télé 7 jours.
— On t’a jamais
dit que tu lui ressembles ?
— Ah non,
répond Madjid enchanté de la comparaison.
Un samedi
après-midi, sur les conseils de Madjid, ils prennent le métro pour Barbès et
vont voir un film de sabre chinois, Le
poignard volant. Après la séance, Madjid soutient face à un Bruno incrédule
que les bonds de quinze mètres effectués par les acteurs sont tout ce qu’il y a
de plus réels. « Brino, faut que ti comprennes que c’est pas des gens
comme toi et moi ces mecs-là, c’est des experts en arts martiaux ».
Parfois le
dimanche, ils regardent Star Trek ou Mission Impossible. Madjid propose des
boissons sucrées, demande s’il fait assez bon dans le salon, intercale un
coussin entre le dos de son invité et le dossier de son rocking-chair, bref,
est aux petits soins pour un Bruno comblé par ces oasis inattendus, un petit
dans son verre, un grand dans sa vie.
Un jour,
pendant que Madjid fait son tiercé à La Buvette, Bruno entre dans sa chambre.
Il fouine dans sa bibliothèque et découvre une collection de petites BD qu’il a
déjà aperçues dans les étalages des librairies, des petits formats peuplés
d’ersatz de Tarzan et de Davy Crockett, Rodéo,
Akim, Zembla, Cap’tain Swing... Madjid revient et le surprend la main dans
le sac. Mais au lieu de voir rouge, il se contente de dire, raisonnablement
surpris : « alors ti aimes lire Akim ? ». Et il propose de lui
prêter ses numéros préférés.



Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire