1990. Bruno a quinze ans. Il aime les comics, le cinéma fantastique et la musique pop. Tout comme sa mère, il va bientôt devenir Témoin de Jéhovah. Mais depuis quelques temps, doute et culpabilité se sont insinués en lui. Certains événements vont changer pour toujours sa vision du monde...
Bruno
s’éveille, aussitôt submergé par un flot de pensées désagréables qui ont trait
au lycée, à ce baptême prochain qui fera de lui un Témoin de Jéhovah, à son ami
Madjid coincé à l’hôpital, à l’étude biblique individuelle de ce mercredi qu’il
n’a toujours pas préparée. Si Jacques a été mis au courant de l’affaire des
cassettes vidéo, son engagement en tant que futur Témoin risque d’être
compromis. Et si on lui refuse le baptême, l’humiliation sera sans doute
difficile à supporter, pour lui comme pour sa mère et sa sœur. Les frères
sauront, se demanderont pourquoi, peut-être que ce n’est pas juste l’histoire
des cassettes, peut-être que c’est plus grave, peut-être qu’il est question ici
de cigarette, de drogue, de sexe, de transfusion sanguine, et leur regard
toujours chaleureux en apparence abritera longtemps, malgré eux, une lueur
d’inquiétude et de soupçon qu’il ne saura que trop percevoir.
Tandis qu’il
entre dans la douche, il pense au lycée, Bled grandeur nature, c’est comme ça et c’est pas autrement,
avec les maths où on ne peut jamais remplacer un terme par un autre,
l’histoire-géo et ses listes interminables de noms et d’événements à apprendre
par cœur, le français et ses analyses de textes administratives... Il y a quelques années, pas
si longtemps finalement, il alignait encore ses peluches préférées dans
l’étagère supérieure de son placard avant de partir à l’école, se persuadant
qu’elles, au moins, passeraient une journée passionnante à regarder toutes
sortes de programmes télé dans l’obscurité.
Habillé, il
glisse un numéro américain de Secret
Origins dans son cartable, un comic d’occasion payé cinq francs chez Boulinier
qui lui permettra de souffler un peu pendant la pause. Il enclenche une
cassette de mixages dans son walkman et sort. La musique popluirend toujours le ciel un peu moins gris. Elle explose de couleurs et
d’émotions, Forever rime toujours
avec together. Elle lui chante ce
qu’il ne peut pas dire, ce qu’on ne lui dit pas, ce qu’il ne connaît pas, elle
lui explique qu'un jour peut-être l’amour le transformera, le sauvera. Et même
quand elle semble dire le contraire, même quand ses accents se font tristes
voire désespérés, elle raconte au fond toujours la même possibilité.
Une demi-heure
plus tard, il est assis salle 302 derrière deux vagues sosies de Johnny Depp et
Richard Grieco, un peu rebelles mais pas trop dans leur bomber. Les filles les
ont suivis longuement des yeux quand ils sont entrés en classe, notamment les
plus jolies qui portent des pulls colorés Naf-Naf ou Kookaï et qui ont gavé
leur agenda de photos de Roch Voisine, de Wet Wet Wet et de Milli Vanilli. Il y
a aussi les premiers de la classe – pull uni, pantalons en flanelle ou en velours
cotelé. Les fans de rock – perfecto ou veste jean, avec sur leur sac US,
« AC/DC » ou « Guns & Roses » précisé soigneusement au
bic noir ou agrafé en badge. Les déconneurs façon Nuls ou Inconnus – jeans larges et
Caterpillars. La plupart ont l’air d’avoir une idée assez précise de ce qu’ils
sont, en tout cas c’est l’impression qu’ils donnent. Et puis il y a les autres,
pas suffisamment beaux, pas suffisamment rock, pas suffisamment doués, pas
suffisamment drôles. Bruno a depuis longtemps rangé sa silhouette dans ce
groupe-là, qu’il parvient parfois à éclairer fugacement grâce à un petit
exploit, une aide soufflée, une intervention drôle et le plus souvent
involontaire. Mais la lumière soudaine des projecteurs est trop aveuglante pour
ceux qui n’y sont pas habitués, et ils choisissent le plus souvent d’y échapper
au plus vite, en éprouvant malgré tout un sentiment confus de souffrance et
d’amertume, car une part d’eux-mêmes, et ils en ont conscience et c’est ce qui
leur fait plus de mal encore, se révolte contre leur propre lâcheté.
Monsieur
Giovanni referme la porte et pose sa sacoche sur son bureau. Il entreprend de
rendre aux élèves les copies du contrôle d’histoire-géo de la semaine
précédente. On a un 20. Murmures dans la salle. On se croirait dans Perry
Mason. Pour un peu, Bruno se lèverait, sentencieux :
« Je vous
le confirme, mesdames et messieurs, James Burkinson n'a pas tué la fille de
l'adjoint au maire ».
Mais le rôle du
marrant est déjà pris.
Quant au vingt,
c'est celui de Karine, bien sûr. Karine, belle et réservée, encore plus belle
d’être réservée, un peu BCBG avec sa queue de cheval et ses lunettes en monture
d’écaille, un peu rock avec son jean et ses santiags. Karine qui dit
« merci » au prof et range sa copie dans son livre de géographie
protégé d'un transparent en plastique. Ce transparent en plastique dit tout
d’elle. Il dit le sens du soin, le besoin de sécurité, ce qu’elle a de
rassurant, de rassuré. Il révèle son Plan, son Objectif, son Avenir. Karine
sait parfaitement pourquoi elle est ici. Ce transparent-là ramène Bruno à ce
qu’elle est intimement, à ce qu’elle veut profondément, à tout ce qu’il n’est
pas, tout ce qu’il est incapable d’envisager parce qu’il n’a pas la moindre
idée de qui il est, de ce qu’il est.
Commentaire
rouge vif sur sa copie : « quand allez-vous vous décider à vous mettre au
travail ? ». Et toi, Giovanni ? Quand vas-tu te décider à
trouver plus original à dire que « peut mieux faire », « doit
travailler plus », ou « quand allez-vous vous décider à vous mettre
au travail » ? Bruno aimerait trouver le courage de se lever et de
déclamer cette répartie qu’il trouve assez brillante. Tout le monde en
resterait pantois.
Mais le rôle du
rebelle est déjà pris.
Sylvain, un
premier-de-la-classe-en-pantalon-de-velours-cotelé, se tourne pour lui demander
sa note afin de pouvoir annoncer la sienne, comme au temps du collège. Chaque
fois qu’il pose cette question, il grimace en même temps, ses yeux se plissent,
son nez se fronce exagérément et ses lunettes remontent, il a l’air
complètement con (gros mot, Jéhovah
t’entend !).
— Combien t'as
eu ?
— Neuf.
— Ah. Moi j'ai
eu dix-sept.
Le cours
commence. Bruno fixe un point invisible sur le front de Giovanni, installe son
menton sur son pouce histoire d’avoir l’air attentif. Du coin de l’œil, il
surprend Karine faisant de l'oeil à Laurent, un fils de docteur, d’avocat ou
d’ingénieur qui, disent les filles, ressemble à l’autre abruti de Quoi de neuf docteur. Aigreur soudaine
dans la poitrine. Vertige. Il se sent triste, blessé, et s’en trouve aussitôt
stupide. Ne s'attacher à personne, c'est
ça la solution. Dès qu’on commence à avoir des sentiments pour quelqu'un, les
problèmes arrivent. Regarde Madjid.
Madjid, son
voisin de palier, son ami, son futur frère dans la foi - mais maintenant c’est mal barré. Madjid
et ses faux airs de Magnum, avec sa moustache fournie et sa mâchoire carrée.
Parfois il a eu l’air d’en jouer d’ailleurs, de cette ressemblance, mais c’est
sûrement une idée que Bruno se fait, ou peut-être qu’il exagère la similitude,
il a tendance à comparer plein de gens avec des acteurs. Sa mère le lui a dit
une fois, non, Madjid ne ressemble pas du tout à Magnum voyons, Magnum est
beaucoup plus beau, mais elle n’a jamais été très physionomiste, sa mère.
Madjid. Quarante-deux ans qui ne deviendront peut-être jamais quarante-trois…
Madjid toujours
discret, le plus souvent secret. Ce que Bruno savait de lui avant qu’il ne
devienne Témoin, il l’avait appris de la bouche de l’autre, de Philippe, qui le
croisait souvent à La Buvette et le
voyait jouer au tiercé. Madjid avait travaillé onze ans dans une usine de
fabrication de plastique, puis il s’était trouvé une place de peintre en
bâtiment dans une entreprise de travaux, la « Société des Peintures Van
der Bart » ou quelque chose comme ça. Il était resté longtemps célibataire
avant de rencontrer Catherine, une étudiante en psychologie bien plus jeune que
lui. Durant cette époque, Bruno les avait souvent croisés dans les escaliers.
Les yeux luisants de joie, Madjid lui lançait toujours des « ça va bien
jeune homme ? » enjoués. C’est à ces moments-là qu’il ressemblait le
plus à Magnum, d’ailleurs, un Magnum au teint bistré, certes, à la coiffure
poivre et sel un peu bordélique, au nez moins droit, au menton moins carré, aux
yeux différents, noirs, plus petits, mais un Magnum tout de même, qui finissait
l’épisode du jour avec la fille, et parfois Bruno y croyait au point de
s’attendre à voir débarquer derrière eux le rondouillard Higgins avec ses deux
dobermans, ou, en regardant par la fenêtre de l’escalier, à trouver une Ferrari
rouge à toit ouvrant garée devant leur immeuble.
Et puis du jour
au lendemain, plus de Catherine. Madjid montant seul les escaliers comme un
automate, comme entouré d’un nuage sombre. Saluant laconiquement. Un soir dans
le local poubelles, Bruno ouvre le couvercle du conteneur pour qu’il puisse y
jeter ses ordures. Ça va jeune homme désincarné. Pas spécialement répond Bruno
qui n’a pas le moral non plus, notre télé est tombée en panne hier et Opération Dragon passe ce soir sur la
Cinq. Un sourire éclaire le visage de Madjid, j’aime beaucoup Brice Lee,
préviens ta mère et viens le voir à la maison si ti veux (il parle avec cet
accent connu qui tend à remplacer les « u » par des « i »
et qu’on se doit, pour être fidèle à la réalité, de rapporter phonétiquement au
risque de se voir reprocher la caricature). Peut-être est-ce une démarche
purement désintéressée ou peut-être a-t-il besoin de penser à autre chose qu’à
sa rupture. Quoiqu’il en soit, Bruno ne se le fait pas demander deux fois.
C’est le début
d’une série de visites qui se prolonge longtemps après la réparation de la
télé. Très vite, encouragé par la gentillesse de son hôte, Bruno ose lui
montrer la photo de Magnum dans un Télé 7 jours.
— On t’a jamais
dit que tu lui ressembles ?
— Ah non,
répond Madjid enchanté de la comparaison.
Un samedi
après-midi, sur les conseils de Madjid, ils prennent le métro pour Barbès et
vont voir un film de sabre chinois, Le
poignard volant. Après la séance, Madjid soutient face à un Bruno incrédule
que les bonds de quinze mètres effectués par les acteurs sont tout ce qu’il y a
de plus réels. « Brino, faut que ti comprennes que c’est pas des gens
comme toi et moi ces mecs-là, c’est des experts en arts martiaux ».
Parfois le
dimanche, ils regardent Star Trek ou Mission Impossible. Madjid propose des
boissons sucrées, demande s’il fait assez bon dans le salon, intercale un
coussin entre le dos de son invité et le dossier de son rocking-chair, bref,
est aux petits soins pour un Bruno comblé par ces oasis inattendus, un petit
dans son verre, un grand dans sa vie.
Un jour,
pendant que Madjid fait son tiercé à La Buvette, Bruno entre dans sa chambre.
Il fouine dans sa bibliothèque et découvre une collection de petites BD qu’il a
déjà aperçues dans les étalages des librairies, des petits formats peuplés
d’ersatz de Tarzan et de Davy Crockett, Rodéo,
Akim, Zembla, Cap’tain Swing... Madjid revient et le surprend la main dans
le sac. Mais au lieu de voir rouge, il se contente de dire, raisonnablement
surpris : « alors ti aimes lire Akim ? ». Et il propose de lui
prêter ses numéros préférés.
Il marche entre des palais
inconnus aux formes pyramidales. Au-dessus de lui, des météores dorés
traversent le ciel scintillant. Il aperçoit la Fille, tout en courbes et en
crinière sombre. Elle s'approche. Lui chuchote quelque chose à l'oreille. Une
onde de pureté et d'infini l’envahit. Mais, surgissant de nulle part, une patte
monstrueuse agrippe la cheville de la Fille et l'entraîne vers le bas, dans un
tourbillon noir. Elle crie. Il se précipite. La patte emmène la Fille toujours
plus bas vers le néant. Elle hurle, tendant la main vers lui. Leurs doigts se
touchent. Leurs mains s’empoignent. Le temps suspend leur chute. Hargneuse,
sauvage, la patte tire, en vain. Elle finit par lâcher et s'abîme, seule, dans
les ténèbres. Il serre la Fille tout contre lui. L'obscurité du néant s'évanouit
peu à peu, pour laisser place à l'étendue infinie d’un désert blanc au ciel
rosé.
Plus tard – c’est-à-dire il y a quelques
semaines – Philippe revient des quais de Seine avec une édition Hetzel de De la terre à la lune, un pavé rouge et
or aux airs de petit coffre au trésor. Il montre sa nouvelle acquisition à
Bruno, qui lui dit avoir aperçu quelques photocopies de gravures estampillées Hetzel affichées sur les murs du CDI,
au collège, et qui représentent des scènes clé des « Voyages
extraordinaires » de Jules Verne. Philippe apprécie raisonnablement
l’anecdote puis lui demande où il en est dans sa lecture. Bruno ne se résout
pas à lui dire ce qu’il en pense. Désappointé, Philippe l’encourage à s’y
remettre. Deux soirs après, il entre dans la chambre de Bruno entouré
d’effluves d’alcool et de tabac, et, la démarche hésitante, les yeux plus
inexpressifs que d'habitude, il balbutie que bien sûr, c'est plus facile de
lire des histoires à dormir debout avec des nains, ou des BD avec des gros
bras, que des vrais livres qui racontentquelque chose. Il continue ses
borborygmes pendant un moment, puis conclut sa critique avinée par les mômes connaissent que dalle. Il s'en
retourne dans sa chambre pour s'écrouler sur le lit, ivre-mort.
Bruno réfléchit
devant sa page blanche.
Il écrit
« LIVRES
QUE JE N’AIME PAS » sur la première ligne. En-dessous, il ajoute :
« De la terre à la lune »
Pour
l’explication, il brodera.
Déjà un titre
sur sa liste noire.
Quoi d'autre
?
Pourquoi pas le
Bled ?
Pas un roman à
proprement parler, mais l'énoncé du devoir est suffisamment vague pour se faire
plaisir. Et puis, pour une fois qu’il en a la possibilité, il n’a pas envie de
laisser passer l’occasion de donner son opinion sur un de ces manuels rébarbatifs
qu'on impose aux élèves sans leur demander leur avis. « Bled »
ressemble en lui-même à une onomatopée de dégoût, comme « bêrk !» ou
« bleuah ! ». Avec ses règles à connaître par coeur, ses
exceptions en gras et son air de dire, entre deux pavés de conjugaisons
entassés l'un sur l'autre c'est comme ça
et c'est pas autrement, il est foncièrement insupportable. Pire encore,
irréfutable, car malgré tout le mal qu'on peut en penser, on est censé en
maîtriser le contenu sur le bout des doigts si on a la prétention de vouloir
s’en passer définitivement.
Il écrit
« Le Bled » derrière « De
la terre à la lune ».
Il lui reste un
dernier titre d’ouvrage à trouver.
Nathalie
gémit :
— J’suis
fatiguée, tu dois finir les devoirs avant la réunion normalement. Éteins la
lumière ou j’le dis à maman.
— Lâche-moi,
j'ai presque fini.
Il suçote le
bouchon de son bic, cherche. Sans vraiment réfléchir, histoire d’en finir, il
ajoute à la va-vite :
« La
Bible »
La Bible.
La Bible.
Comment a-t-il
pu écrire ça ?
« La
Bible »
Il fixe le mot
« Bible »
S’en approche.
Des lettres
noires.
De l’encre.
Des mares
d'encre, noires et silencieuses.
Vides.
L'encre ne dit
rien, elle n'est que matière. Elle n'a de sens que dans la mesure où on veut
bien lui en donner un.
Il recule soudain.
Il a le
sentiment d'avoir pensé, donc commis un sacrilège. Comme s'il avait insulté
Dieu.
Il a
l’impression qu’il va être puni.
Pris
d’inquiétude, il ouvre le tiroir de son bureau, attrape un flacon de Tipp-ex en essayant de se persuader que
c’était une étourderie, une provocation inconsciente et puérile de sa part.
Il fait de sa liste noire un informe pâté blanc, puis glisse la feuille au fond
du tiroir qu’il referme. Des fois, on dit des choses sans le faire exprès, la
langue fourche. Là c’est sa main qui a fourché. Ça peut arriver.
Ça peut
arriver…
Il grimpe sur
le lit, se glisse sous la couette en s’efforçant d’oublier son malaise.
Il maudit
souvent le fait de devoir partager sa chambre avec Nathalie alors qu’il est
plus âgé qu’elle. Pourtant parfois, dans le silence de la nuit, quand les
ombres hantées de l’enfance ressurgissent en s’allongeant sur les murs et le
plafond, il est réconforté par sa présence. Souvent, avant qu’ils ne
s’endorment, il improvise pour elle des histoires de chevaliers,
d'extra-terrestres et de super-héros. Il puise l'ensemble de son inspiration
dans les Strange et dans les séries
télévisées telles que San Ku Kaï, Galactica ou L’homme qui valait trois milliards. L'originalité et le bon goût
sont loin d’être toujours au rendez-vous, mais le dépaysement est relativement
garanti. Il adore conclure les épisodes de ses feuilletons nocturnes par des
« à suivre » emphatiques et mystérieux, qui laissent le héros
suspendu à une corde au-dessus d'un ravin ou paralysé sur la trajectoire d'une
balle de revolver. Et plus elle dit souffrir de ces suspenses intolérables,
plus il jubile, bien conscient d’être à ses yeux le Maître des Rêves, et même
parfois le Maître de la Réalité. Lorsque l'envie lui prend, après les cours ou
le week-end, il lui ordonne de ranger leur chambre sans quoi il ne finira pas
l’histoire de la veille ou, pire, fera mourir son personnage préféré. Alors
elle obéit en pestant et en le maudissant.
— Nathalie, tu
dors ?
— A ton
avis ?
— Tu veux que
je te raconte une histoire ?
La porte
s'ouvre. La silhouette de Philippe avance dans la pénombre.
« Fermez-là
et dormez ».
Silence.
— Dis donc, le
gros... De la terre à la lune ?
J'ai pas payé ce bouquin vingt-cinq balles pour rien, j’espère ?
— Euh...
j'avance doucement...
— Ça te plaît,
au moins ?
— ... je sais
pas trop encore...
Silence.
Philippe :
— L'histoire
peut avoir l’air un peu lourde au départ. C'est normal, c'est le début... mais
accroche-toi, tu vas voir, ça va devenir intéressant. C'est comme tout, faut
s’obstiner un peu.
— T’as raison.
Je vais… je vais continuer.
— Je t’ai
montré le p’tit cadeau que j’me suis fait ? Le même bouquin que le tien,
mais édité chez Hetzel... une
maison très réputée...
— Oui, tu me
l’as déjà montré.
L'espace d'un
instant, il éprouve l’envie de demander à Philippe de lui passer son livre pour
en admirer les gravures, afin de trouver peut-être la motivation nécessaire
pour continuer sa lecture et ainsi le satisfaire. Mais il connaît son
beau-père. Il ne prête pas. Jamais.
« Bon
maintenant dormez les mômes. Y’a école demain ».
A une heure du
matin, Bruno ne dort toujours pas. Il va dans la cuisine pour prendre un verre
d’eau, passe devant la chambre parentale dont la porte est entrebâillée.
Surpris, il aperçoit un spectre dans l’obscurité. Vêtu de son pyjama blanc,
Philippe lui tourne le dos. Il est planté devant sa bibliothèque, pétrifié
comme un de ces mimes qui offrent aux badauds le spectacle de leur immobilité.
Il finit par lever la main droite, caresse les ouvrages d’une étagère,
effleurant les reliures de gauche à droite, sans s'attarder sur aucune en
particulier. Il murmure quelque chose, peut-être une suite de chiffres, puis,
lentement, il tourne la tête vers la gauche. Il perçoit la présence de Bruno et
se tourne vers lui. Il murmure d’une voix rauque :
— Qu'est-ce que
tu veux ?
— Je... juste
boire.
— Et ben va
boire. Et va te coucher.
Bruno obéit.
Il a
l’impression tenace d’avoir surpris son beau-père en train de faire l’amour.
Bruno a mis un
peu plus d’une demi-heure pour rentrer à la maison, rue Juge, dans un
deux-pièces situé au sixième étage d'un immeuble fatigué, pas loin du métro
Motte-Picquet. Il enterre le sac à dos bourré de VHS – le corps du délit – sous son lit, tout au fond
contre le mur, en se demandant encore comment Jean-Christophe a pu lui faire un
coup pareil, et s’il en aurait été capable avant, du temps de leur étroite
complicité. Que s’est-il passé ? Il n’est plus assez chrétien pour
lui ? Plus assez intéressant ? Trop laid en regard de ses nouveaux
amis cools ? Il observe son reflet
dans la glace de l’armoire. Il n’y voit que ses oreilles décollées. Il a
entendu des remarques à leur sujet, en classe, et Philippe, son beau-père, s’en
est parfois moqué. Le gros – il l’appelle ainsi parce qu’il a pris du poids
vers l’âge de neuf ans, depuis il a maigri mais le surnom est resté –le
gros,avec des esgourdes pareilles tu
risques pas de devenir sourd... rires. Bruno a déjà essayé de les coller
avec du scotch ou de la glue, mais le scotch ne tient pas et la glue laisse une
traînée blanche et collante trop visible. Alors il a fini par renoncer, mais il
est souvent mal à l’aise quand il sort de chez lui pour aller au collège, pour
assister aux réunions, et même pour acheter le pain.
Il se plaque
les oreilles contre la tête. Ça change tout.
A deux oreilles
près.
Il est à table
avec Veronica et Nathalie, devant les spaghettis bolognaise-récompense.
— Tu comptes
aller voir Madjid mardi soir ? lui demande sa mère.
— Plutôt
mercredi, répond-il avec un sentiment d’appréhension.
— Moi j’irai le
week-end prochain, dit-elle. En semaine avec les petits, je suis trop crevée.
Arrivée de
Philippe :
— Ça lui a pas
beaucoup réussi d’aller chez vot’Jéhovah, à Madjid.
Il est entré
dans la salle à manger pipe au bec, façon Brassens. Mince, bien apprêté, il a
le cheveu rare et le regard bleu délavé. Visiblement, il a oublié la promesse
qu'il a fait à sa femme de ne plus fumer. Mais il évite La Buvette, le bistrot du coin, depuis cinq ou six jours et
Veronica lui en est pour l’instant immensément reconnaissante.
— Ça n’a rien à
voir, lui répond-elle.
— C’est toi qui
l’dit.
Philippe est
manutentionnaire à la Samaritaine.
Semaine de promotions oblige, il s'est « cogné la nocturne » comme il
aime à le dire. Il est le mari de Veronica depuis neuf ans. Auprès d'elle, il a
remplacé Michel Granotier, père de Bruno, steward trop féru de voyages pour se
satisfaire des joies sereines de la vie sédentaire. Philippe ne veut pas
entendre parler de Jéhovah. Même avec toute l'imagination du monde, il ne se
voit pas arrêter la clope et l'alcool pour s’affubler d’une cravate et citer la
Bible d’un air pénétré. Lui, comme il le dit parfois en gloussant tout content
de reprendre à son compte un sketch de Coluche, il serait plutôt du genre
Témoin de Gévéor.
Mais l'idée de
voir le rejeton de sa femme acquérir une éducation religieuse ne lui déplaît
pas. Plus il grandit, plus le môme devient réservé et fantasque. Comment il va
finir si on le réveille pas ? « Ça pourra que leur faire du bien »,
a-t-il répondu à sa femme le jour où elle lui a annoncé qu’elle emmenait les
enfants aux réunions des Témoins.
Il s'approche
de Veronica en tirant une bouffée, pose sa pipe sur le cendrier de la commode.
L’âcre odeur du tabac envahit la pièce. Il prend place au bout de la table en
poussant un grognement de satisfaction, puis il se met à manger dans un concert
de bruits de succion et de déglutition. A un certain moment, il pose sa
fourchette. Il cherche quelque chose sur la table.
— Où est la
moutarde ?
Agacée,
Veronica répond :
— On l'a
oubliée. Je vais la chercher...
— Laisse !
intime-t-il en levant brusquement la
main.
Il tourne la
tête vers sa fille, puis vers Bruno qui ingurgitent leur crème dessert sans un
mot. Il attend quelques secondes pesantes, avant de déclarer :
« Non
seulement vous êtes pas foutus de dresser une table correctement, mais en plus,
ça vous étoufferait la gueule de lever vos culs pour aller chercher un pot de
moutarde ».
Bruno fait mine
de se lever.
« Tu
bouges pas ! » beugle Philippe.
Il recule sa
chaise comme si elle pesait deux tonnes en faisant crisser les pieds sur le
carrelage, se lève lentement, va dans la cuisine à pas lourds, on l'entend
ouvrir le frigo, le refermer, il revient, mutique, solennel, tenant le pot de
moutarde dans la main droite, se plante devant eux et brandit l'objet en
prenant des airs de commissaire-priseur. Soudain, il l'abat sur la table avec
bruit. Bruno et Nathalie sursautent en même temps que leurs assiettes. Il les
dévisage tour à tour pour vérifier que sa prestation a fait son petit effet puis
il se rassoit. Du bout du couteau, il pose une noisette de moutarde sur le bord
de son assiette, reprend sa fourchette et l'entortille dans ses spaghettis d'un
geste étudié.
Après un
silence tendu, Veronica finit par quitter la table. Elle allume la télé. Bruno
Masure apparaît pour l’emmener au pays des drames aseptisés.
Dans sa
chambre, Bruno se retrouve face à son cahier de textes ouvert. Le poster d’un
dessin du Joker de Batman affiché
au-dessus de son bureau semble le narguer : « alors vilain garçon, t’as
pas fait tes devoirs ? Tu vas avoir une grooosse fessée ».
Il s'est
débarrassé des maths juste avant de partir à la réunion. Il a noté le numéro de
l'exercice sur une feuille volante et il a ajouté au-dessous à la va-vite n'a pas compris, sans s'être donné la
peine de lire un énoncé dont le contenu lui aurait de toute façon, il en est
convaincu, complètement échappé. Le devoir de français l’intéresse beaucoup
plus : citez trois de vos livres
préférés et trois livres que vous n'aimez pas. Expliquez pourquoi les uns vous
ont plu et pas les autres. Vaste programme.
Il adore Le
Seigneur des Anneaux, bien sûr. Il l'a déjà lu deux fois et va le
relire bientôt. S’il y a une raison pour laquelle il a appris à lire, c’est
clairement ce livre-là. Il pourrait en parler pendant des heures, noircir l'une
après l'autre les feuilles sans se fatiguer. Et puis il y a d’autres romans, l'Iliade
d’Homère, les Trois
Mousquetaires de Dumas ou Quo Vadis d'un type au nom imprononçable.
Pour la liste
de ses livres préférés, pas de problème. Mais les autres ?
Nathalie a
enfilé son pyjama.
— T'en as pour
longtemps ? demande-t-elle.
— T’as qu’à te
tourner contre le mur si t’es pas contente.
Elle fait son
petit soupir impatient.
Il a lu peu de
romans ennuyeux jusqu’au bout. Pour lui, tout est dit au troisième ou au
quatrième chapitre. Si à ce stade il n’accroche pas, il referme le livre,
l’abandonne sur un coin de son bureau ou le perd dans les étagères de sa
bibliothèque.
Il pense au
roman de Jules Verne, De la terre à la lune.
Il se rappelle
ce samedi matin pendant lequel Philippe et lui sont allés faire des courses à
l'ED Discount du Boulevard de
Grenelle. En passant devant une librairie, Philippe aperçoit De la terre à
la lune, entre un Pif Gadget et
un livre de psychologie sur l’éducation des enfants. Une édition récente,
collection Folio Junior.
« Tiens ? dit Philippe, " De
la terre à la lune "... il est super, ce bouquin, je l’ai lu
quand j’étais môme. Reste là, je reviens ». Il entre. Bientôt, le libraire
s'approche et saisit ce qui semble être le dernier exemplaire en vitrine. Bruno
croise son regard, l’autre lui fait un petit sourire complice, comme pour lui
dire « bienvenue au club ».
Un club dans
lequel il n’entrera sans doute jamais.
Philippe sort
de la librairie et lui offre le livre.
— C'est pour
toi le gros. Lis-le. C’est pour ta culture...
Le soir
même, il lit les premiers chapitres et réalise qu’il n’est pas intéressé. Il
aime la science-fiction, pourtant. Il a déjà lu et apprécié H. G. Wells ou
Barjavel. Peut-être que c’est l’histoire qui pose problème, peut-être que c’est
l’écriture. Il ne sait pas, en tout cas, il n’accroche pas.
La pluie a
cessé et la nuit est tombée. Une brise fraîche agite les permanentes des sœurs
qui accompagnent leur mari jusqu’à leur Citroën BX ou leur Peugeot 205. Jacques, le précepteur biblique de Bruno, sort de la
Salle du Royaume. C’est un beau géant à lunettes, un Clark Kent tout droit
sorti de la Tour de Garde, titre du périodique phare des Témoins de Jéhovah,
mais aussi nom du quartier général de la Justice
League,ce qui aurait tendance à
conforter Julien dans l’idée d’être le faire-valoir d’un grand groupe de
super-héros. Tout comme le kryptonien, Jacques est un chef, un
« ancien » de la congrégation, un responsable spirituel chargé de
conseiller, de réprimander, voire de bannir définitivement les membres de la
congrégation ayant commis une faute grave.
Bruno lui serre
la main. Frog-man rencontre Superman.
— J’ai appris
pour Madjid, dit Jacques. C’est dur...
Bruno
acquiesce, bien qu’il ne comprenne pas vraiment pourquoi tout ça arrive à
Madjid, justement.
— Tu as pu le
voir ? demande Jacques.
— Pas encore.
Les visites commencent mardi.
— N’hésite pas
à prier pour lui, Bruno. Et si tu veux, on en parle ce mercredi,
d’accord ?
Bruno approuve.
Jacques sourit, tapote son épaule, puis disparaît au coin de la rue en passant
près d’un jeune homme en costume gris. Jean-Christophe.
Jean-Christophe a dix-sept ans, deux de plus que Bruno. On l’appelle
« frère Perez » parce que deux ans plus tôt, il s’est baptisé pour
devenir Témoin de Jéhovah comme ses parents. Bruno et lui sont devenus amis
quelques minutes après leur première rencontre, ici même, avant la réunion du
dimanche matin. Jean-Christophe jouit d’une bonne réputation parmi les frères,
même si on lui connaît un péché mignon : le cinéma fantastique. Il a
initié Bruno à Georges Romero, George Miller, Ridley Scott, James Cameron, John
Carpenter... En retour, Bruno a tenté de lui faire lire Le Seigneur des Anneaux
et les Strange de sa collection.
« Tu sais
les bouquins c’est pas trop mon truc, a fini par avouer Jean-Christophe, par
contre Iron Man… ». Les comics ayant trouvé grâce aux yeux de son nouvel
ami, Bruno a pu régulièrement et avantageusement inverser les rapports
d’apprentissage entre eux, passer du néophyte jéhovien au spécialiste du monde
Marvel. L'été dernier, il a accompagné Jean-Christophe et sa famille dans leur
maison de campagne, en Auvergne. Il a passé là-bas les meilleures vacances de
sa vie.
Mais depuis
quelques mois, leurs rencontres se sont espacées. Jean-Christophe est devenu
fuyant. Il s’est mis à fréquenter d'autres jeunes de congrégations voisines,
des gars que Bruno soupçonne d’être biens
dans leur peau, populaires autant qu’on peut l’être chez les jeunes
Témoins. Alors, pour ranimer la flamme, Bruno a essayé de jouer l’effet de
nostalgie. La semaine dernière, il a loué Robocop,
le premier film qu’ils sont allés voir ensemble au cinéma – même qu’il avait dû mentir
sur son âge pour pouvoir entrer avec Jean-Christophe. Il a effectué la location
sur le compte vidéo de son ami pour le voir chez lui le dimanche après-midi.
Mais ça ne s’est pas passé comme prévu. Jean-Christophe lui a à peine ouvert la
porte et lui a murmuré en récupérant fébrilement le sac avec la
cassette « c’est pas possible là, tu sais bien, Da Silva est ici, et
on va à Meudon tout à l’heure ».
Frère Da Silva, l’éloquent précipiteur de hordes démoniaques dans les
affres géhenniennes, est un surveillant de circonscription. Il est chargé de
s'assurer de la bonne santé spirituelle des frères en allant de congrégation en
congrégation, afin de faire ensuite un rapport aux responsables de la
Watchtower, la société des Témoins de Jéhovah. Héberger un frère de cette
qualité est un privilège. En général, seules des familles réputées pour la
qualité de leur foi y ont droit. Comme celle de Jean-Christophe.
La mère et la sœur de Bruno sortent de la salle.
Il hèle
Jean-Christophe.
— Comment tu
vas ?
Le regard
absinthe de Jean-Christophe semble glacé. Peut-être à cause de la lumière
froide et blanche du réverbère voisin.
— T'es bête ou
quoi ?
— Pourquoi tu
me dis ça ?
Jean-Christophe
regarde alentour puis murmure d’un ton agressif :
— T'as pas entendu ce qu'a dit Da Silva tout à l'heure ?
— A propos des films ?
— A ton avis ? Dans la congrégation, qui est connu pour en mater sans
arrêt ?
— Ben… toi.
— Ouais, moi. Et tout le monde sait aussi que frère Da Silva habite chez
moi depuis une semaine. Les frères sont pas débiles, ils ont compris que tout
ce qu’a dit Da Silva sur le ciné a un rapport avec moi. T’imagines la honte
pour mes parents ?
— Écoute...
— Y’a pas d’« écoute », Bruno. Je t'ai dit il y a deux semaines
que Da Silva allait venir chez moi. Et toi tu te ramènes avec Robocop.
— J’ai pas pensé... Et puis tu l’as récupéré, ce sac...
— Pour rendre
la cassette au vidéo-club ! Je te rappelle que c’est sur mon compte que tu
l’as loué, ce film !
— Je pensais
que ça te ferait plaisir qu’on le revoie ensemble...
— Ça m'a fait
super plaisir. Super plaisir de me faire reprendre par Da Silva devant mes
parents. De voir mes parents se faire reprendre par Da Silva. Super plaisir de
voir les deux tiers de la salle me mater tout à l'heure.
— Ecoute, je
sais pas quoi te dire…
— Maintenant
mon père veut plus que je traîne avec toi.
Bruno en a le
souffle coupé.
— Tu
rigoles ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?
Silence gêné de
Jean-Christophe. Il baisse les yeux, les relève vers Bruno, mais non, son
regard fuit, tape à côté.
— Qu’est-ce que
j’ai fait de mal ? répète Bruno.
« Cccchhhhttt »
fait Jean-Christophe en jetant alentour un regard gêné.
Il
ajoute en baissant encore le ton :
— J'ai dû dire
à mon père que c'est toi...
— Moi quoi ?
— ... qui as
loué la cassette...
— Et
alors ? Toutes les fois où il t’a vu en louer, toi... c’est pas
possible... je vais lui parler...
Le cœur
battant, Bruno s’apprête à retourner dans la salle. Jean-Christophe l’agrippe
par le bras.
— Attends.
C’est pas ça le problème.
— C’est
quoi ?
Frère et sœur
Martin, un couple de sexagénaires, passent près d’eux en leur lançant un regard
appuyé. Jean-Christophe hésite, embarrassé. On sent bien qu’il n’a pas envie de
répondre.
— Soit tu me le
dis, chuchote Bruno, soit je vais voir ton père pour lui demander.
— Fais pas ça.
— Alors
dis-moi !
Soupir de Jean-Christophe. Puis, comme
contraint :
« Après
s’être fait reprendre par Da Silva, mon père est venu dans ma chambre, rouge
comme une tomate. J’ai cru qu’il allait m’en mettre une. Il m'a dit : « sors-moi toutes tes cassettes du
placard ». Je les ai sorties. Il s’est assis sur mon lit. Il a lu les
jaquettes, et puis celles qui n’ont pas de jaquettes, il les a mises l’une
après l’autre dans le magnétoscope et il a regardé des extraits en faisant
avance ou arrière rapide. Il y avait des films un peu... enfin tu sais, quoi.
Zombie. Poltergeist, Evil Dead et compagnie... Il a fait deux piles sur le lit,
une pour les films acceptables, une autre pour ceux qui ne l’étaient pas. Pas
besoin de te dire laquelle était la plus grande… Ça a duré au moins deux
heures. Je savais plus où me mettre. il m'a demandé, « c'est à toi tout ça ? ».
Si je disais oui, j'étais bon pour tout voir partir à la poubelle, alors…
— Alors
quoi ?
— Je sais pas
comment te dire... en fait, je lui ai dit que ceux de la grande pile, c’est tes
films. Que tu me les as passés.
Bruno voit le coyote de Bip-Bip tomber dans le précipice de la
Vallée de la Mort. Le coyote, c'est lui.
— Pourquoi t’as
fait ça ?
— J'étais...
obligé.
— Je vais me
baptiser dans deux mois ! Qu’est-ce qu’on va penser de moi,
maintenant ?
— T’inquiète
pas. J’ai dit à mon père et à Da Silva que ça fait longtemps que tu me les as
passés, au moins deux ans. Que ton beau-père est pas dans la Vérité, qu’il t’a
fait voir des trucs pas convenables à la télé quand t’étais petit, et qu’à
cause de ça tu te rendais pas compte de ce qui était chrétien ou pas, mais que
depuis tu as changé et que tu vas être un très bon frère.
— Tu te fous de
moi, là ?
Mais Bruno voit
bien que Jean-Christophe n’a pas la tête de quelqu’un qui plaisante. Le regard
de son ami oblique vers l’entrée de la salle, vers André, son père, un homme de
petite taille au visage de fouine, tout en costume gris trois pièces, qui est
apparu sur le trottoir un petit sac à dos noir à la main. André toise Bruno et
lâche le sac d’un coup, comme s’il était rempli de merde de chien.
— Prends-le et
cache-le chez toi, murmure Jean-Christophe d’un air timoré tout en s’éloignant.
Je le récupèrerai plus tard. OK ?
Bruno les voit
partir côte à côte, père et fils, même taille, même costume gris, même
démarche. Hébété, son regard tombe sur le sac à dos que les jambes des frères
contournent en sortant de la salle, comme s’ils pressentaient la saleté de son
contenu. Dans un certain sens, il comprend. Jean-Christophe est né chez les
Témoins de Jéhovah. Il ne connaît qu'eux. Avouer à ses parents qu'il regarde
des films indignes d'un chrétien, ce serait perdre non seulement leur
confiance, mais aussi celle de la congrégation entière. En avouant la vérité,
Jean-Christophe remettrait en question les fondations mêmes de son existence.
Bruno comprend, donc.
Mais il se
demande aussi s’il n’est pas en train de perdre définitivement un ami.