Bruno a mis un
peu plus d’une demi-heure pour rentrer à la maison, rue Juge, dans un
deux-pièces situé au sixième étage d'un immeuble fatigué, pas loin du métro
Motte-Picquet. Il enterre le sac à dos bourré de VHS – le corps du délit – sous son lit, tout au fond
contre le mur, en se demandant encore comment Jean-Christophe a pu lui faire un
coup pareil, et s’il en aurait été capable avant, du temps de leur étroite
complicité. Que s’est-il passé ? Il n’est plus assez chrétien pour
lui ? Plus assez intéressant ? Trop laid en regard de ses nouveaux
amis cools ? Il observe son reflet
dans la glace de l’armoire. Il n’y voit que ses oreilles décollées. Il a
entendu des remarques à leur sujet, en classe, et Philippe, son beau-père, s’en
est parfois moqué. Le gros – il l’appelle ainsi parce qu’il a pris du poids
vers l’âge de neuf ans, depuis il a maigri mais le surnom est resté – le
gros, avec des esgourdes pareilles tu
risques pas de devenir sourd... rires. Bruno a déjà essayé de les coller
avec du scotch ou de la glue, mais le scotch ne tient pas et la glue laisse une
traînée blanche et collante trop visible. Alors il a fini par renoncer, mais il
est souvent mal à l’aise quand il sort de chez lui pour aller au collège, pour
assister aux réunions, et même pour acheter le pain.
Il se plaque
les oreilles contre la tête. Ça change tout.
A deux oreilles
près.
Il est à table
avec Veronica et Nathalie, devant les spaghettis bolognaise-récompense.
— Tu comptes
aller voir Madjid mardi soir ? lui demande sa mère.
— Plutôt
mercredi, répond-il avec un sentiment d’appréhension.
— Moi j’irai le
week-end prochain, dit-elle. En semaine avec les petits, je suis trop crevée.
Arrivée de
Philippe :
— Ça lui a pas
beaucoup réussi d’aller chez vot’Jéhovah, à Madjid.
Il est entré
dans la salle à manger pipe au bec, façon Brassens. Mince, bien apprêté, il a
le cheveu rare et le regard bleu délavé. Visiblement, il a oublié la promesse
qu'il a fait à sa femme de ne plus fumer. Mais il évite La Buvette, le bistrot du coin, depuis cinq ou six jours et
Veronica lui en est pour l’instant immensément reconnaissante.
— Ça n’a rien à
voir, lui répond-elle.
— C’est toi qui
l’dit.
Philippe est
manutentionnaire à la Samaritaine.
Semaine de promotions oblige, il s'est « cogné la nocturne » comme il
aime à le dire. Il est le mari de Veronica depuis neuf ans. Auprès d'elle, il a
remplacé Michel Granotier, père de Bruno, steward trop féru de voyages pour se
satisfaire des joies sereines de la vie sédentaire. Philippe ne veut pas
entendre parler de Jéhovah. Même avec toute l'imagination du monde, il ne se
voit pas arrêter la clope et l'alcool pour s’affubler d’une cravate et citer la
Bible d’un air pénétré. Lui, comme il le dit parfois en gloussant tout content
de reprendre à son compte un sketch de Coluche, il serait plutôt du genre
Témoin de Gévéor.
Mais l'idée de
voir le rejeton de sa femme acquérir une éducation religieuse ne lui déplaît
pas. Plus il grandit, plus le môme devient réservé et fantasque. Comment il va
finir si on le réveille pas ? « Ça pourra que leur faire du bien »,
a-t-il répondu à sa femme le jour où elle lui a annoncé qu’elle emmenait les
enfants aux réunions des Témoins.
Il s'approche
de Veronica en tirant une bouffée, pose sa pipe sur le cendrier de la commode.
L’âcre odeur du tabac envahit la pièce. Il prend place au bout de la table en
poussant un grognement de satisfaction, puis il se met à manger dans un concert
de bruits de succion et de déglutition. A un certain moment, il pose sa
fourchette. Il cherche quelque chose sur la table.
— Où est la
moutarde ?
Agacée,
Veronica répond :
— On l'a
oubliée. Je vais la chercher...
— Laisse !
intime-t-il en levant brusquement la
main.
Il tourne la
tête vers sa fille, puis vers Bruno qui ingurgitent leur crème dessert sans un
mot. Il attend quelques secondes pesantes, avant de déclarer :
« Non
seulement vous êtes pas foutus de dresser une table correctement, mais en plus,
ça vous étoufferait la gueule de lever vos culs pour aller chercher un pot de
moutarde ».
Bruno fait mine
de se lever.
« Tu
bouges pas ! » beugle Philippe.
Il recule sa
chaise comme si elle pesait deux tonnes en faisant crisser les pieds sur le
carrelage, se lève lentement, va dans la cuisine à pas lourds, on l'entend
ouvrir le frigo, le refermer, il revient, mutique, solennel, tenant le pot de
moutarde dans la main droite, se plante devant eux et brandit l'objet en
prenant des airs de commissaire-priseur. Soudain, il l'abat sur la table avec
bruit. Bruno et Nathalie sursautent en même temps que leurs assiettes. Il les
dévisage tour à tour pour vérifier que sa prestation a fait son petit effet puis
il se rassoit. Du bout du couteau, il pose une noisette de moutarde sur le bord
de son assiette, reprend sa fourchette et l'entortille dans ses spaghettis d'un
geste étudié.
Après un
silence tendu, Veronica finit par quitter la table. Elle allume la télé. Bruno
Masure apparaît pour l’emmener au pays des drames aseptisés.
Il s'est
débarrassé des maths juste avant de partir à la réunion. Il a noté le numéro de
l'exercice sur une feuille volante et il a ajouté au-dessous à la va-vite n'a pas compris, sans s'être donné la
peine de lire un énoncé dont le contenu lui aurait de toute façon, il en est
convaincu, complètement échappé. Le devoir de français l’intéresse beaucoup
plus : citez trois de vos livres
préférés et trois livres que vous n'aimez pas. Expliquez pourquoi les uns vous
ont plu et pas les autres. Vaste programme.
Il adore Le
Seigneur des Anneaux, bien sûr. Il l'a déjà lu deux fois et va le
relire bientôt. S’il y a une raison pour laquelle il a appris à lire, c’est
clairement ce livre-là. Il pourrait en parler pendant des heures, noircir l'une
après l'autre les feuilles sans se fatiguer. Et puis il y a d’autres romans, l'Iliade
d’Homère, les Trois
Mousquetaires de Dumas ou Quo Vadis d'un type au nom imprononçable.
Pour la liste
de ses livres préférés, pas de problème. Mais les autres ?
Nathalie a
enfilé son pyjama.
— T'en as pour
longtemps ? demande-t-elle.
— T’as qu’à te
tourner contre le mur si t’es pas contente.
Elle fait son
petit soupir impatient.
Il a lu peu de
romans ennuyeux jusqu’au bout. Pour lui, tout est dit au troisième ou au
quatrième chapitre. Si à ce stade il n’accroche pas, il referme le livre,
l’abandonne sur un coin de son bureau ou le perd dans les étagères de sa
bibliothèque.
Il pense au
roman de Jules Verne, De la terre à la lune.
Il se rappelle
ce samedi matin pendant lequel Philippe et lui sont allés faire des courses à
l'ED Discount du Boulevard de
Grenelle. En passant devant une librairie, Philippe aperçoit De la terre à
la lune, entre un Pif Gadget et
un livre de psychologie sur l’éducation des enfants. Une édition récente,
collection Folio Junior.
« Tiens ? dit Philippe, " De
la terre à la lune "... il est super, ce bouquin, je l’ai lu
quand j’étais môme. Reste là, je reviens ». Il entre. Bientôt, le libraire
s'approche et saisit ce qui semble être le dernier exemplaire en vitrine. Bruno
croise son regard, l’autre lui fait un petit sourire complice, comme pour lui
dire « bienvenue au club ».
Un club dans
lequel il n’entrera sans doute jamais.
Philippe sort
de la librairie et lui offre le livre.
— C'est pour
toi le gros. Lis-le. C’est pour ta culture...
Le soir
même, il lit les premiers chapitres et réalise qu’il n’est pas intéressé. Il
aime la science-fiction, pourtant. Il a déjà lu et apprécié H. G. Wells ou
Barjavel. Peut-être que c’est l’histoire qui pose problème, peut-être que c’est
l’écriture. Il ne sait pas, en tout cas, il n’accroche pas.



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