mercredi 19 novembre 2014

Pale shelter - 1




Bruno a mis un peu plus d’une demi-heure pour rentrer à la maison, rue Juge, dans un deux-pièces situé au sixième étage d'un immeuble fatigué, pas loin du métro Motte-Picquet. Il enterre le sac à dos bourré de VHS  le corps du délit  sous son lit, tout au fond contre le mur, en se demandant encore comment Jean-Christophe a pu lui faire un coup pareil, et s’il en aurait été capable avant, du temps de leur étroite complicité. Que s’est-il passé ? Il n’est plus assez chrétien pour lui ? Plus assez intéressant ? Trop laid en regard de ses nouveaux amis cools ? Il observe son reflet dans la glace de l’armoire. Il n’y voit que ses oreilles décollées. Il a entendu des remarques à leur sujet, en classe, et Philippe, son beau-père, s’en est parfois moqué. Le gros  il l’appelle ainsi parce qu’il a pris du poids vers l’âge de neuf ans, depuis il a maigri mais le surnom est resté  le gros, avec des esgourdes pareilles tu risques pas de devenir sourd... rires. Bruno a déjà essayé de les coller avec du scotch ou de la glue, mais le scotch ne tient pas et la glue laisse une traînée blanche et collante trop visible. Alors il a fini par renoncer, mais il est souvent mal à l’aise quand il sort de chez lui pour aller au collège, pour assister aux réunions, et même pour acheter le pain.
Il se plaque les oreilles contre la tête. Ça change tout.
A deux oreilles près.

Il est à table avec Veronica et Nathalie, devant les spaghettis bolognaise-récompense.
— Tu comptes aller voir Madjid mardi soir ? lui demande sa mère.
— Plutôt mercredi, répond-il avec un sentiment d’appréhension.
— Moi j’irai le week-end prochain, dit-elle. En semaine avec les petits, je suis trop crevée.
Arrivée de Philippe :
— Ça lui a pas beaucoup réussi d’aller chez vot’Jéhovah, à Madjid.
Il est entré dans la salle à manger pipe au bec, façon Brassens. Mince, bien apprêté, il a le cheveu rare et le regard bleu délavé. Visiblement, il a oublié la promesse qu'il a fait à sa femme de ne plus fumer. Mais il évite La Buvette, le bistrot du coin, depuis cinq ou six jours et Veronica lui en est pour l’instant immensément reconnaissante.
— Ça n’a rien à voir, lui répond-elle.
— C’est toi qui l’dit.
Philippe est manutentionnaire à la Samaritaine. Semaine de promotions oblige, il s'est « cogné la nocturne » comme il aime à le dire. Il est le mari de Veronica depuis neuf ans. Auprès d'elle, il a remplacé Michel Granotier, père de Bruno, steward trop féru de voyages pour se satisfaire des joies sereines de la vie sédentaire. Philippe ne veut pas entendre parler de Jéhovah. Même avec toute l'imagination du monde, il ne se voit pas arrêter la clope et l'alcool pour s’affubler d’une cravate et citer la Bible d’un air pénétré. Lui, comme il le dit parfois en gloussant tout content de reprendre à son compte un sketch de Coluche, il serait plutôt du genre Témoin de Gévéor. 


Mais l'idée de voir le rejeton de sa femme acquérir une éducation religieuse ne lui déplaît pas. Plus il grandit, plus le môme devient réservé et fantasque. Comment il va finir si on le réveille pas ? « Ça pourra que leur faire du bien », a-t-il répondu à sa femme le jour où elle lui a annoncé qu’elle emmenait les enfants aux réunions des Témoins.
Il s'approche de Veronica en tirant une bouffée, pose sa pipe sur le cendrier de la commode. L’âcre odeur du tabac envahit la pièce. Il prend place au bout de la table en poussant un grognement de satisfaction, puis il se met à manger dans un concert de bruits de succion et de déglutition. A un certain moment, il pose sa fourchette. Il cherche quelque chose sur la table.
— Où est la moutarde ?
Agacée, Veronica répond :
— On l'a oubliée. Je vais la chercher...
— Laisse ! intime-t-il en levant brusquement  la main.
Il tourne la tête vers sa fille, puis vers Bruno qui ingurgitent leur crème dessert sans un mot. Il attend quelques secondes pesantes, avant de déclarer :
« Non seulement vous êtes pas foutus de dresser une table correctement, mais en plus, ça vous étoufferait la gueule de lever vos culs pour aller chercher un pot de moutarde ».
Bruno fait mine de se lever.
« Tu bouges pas ! » beugle Philippe.
Il recule sa chaise comme si elle pesait deux tonnes en faisant crisser les pieds sur le carrelage, se lève lentement, va dans la cuisine à pas lourds, on l'entend ouvrir le frigo, le refermer, il revient, mutique, solennel, tenant le pot de moutarde dans la main droite, se plante devant eux et brandit l'objet en prenant des airs de commissaire-priseur. Soudain, il l'abat sur la table avec bruit. Bruno et Nathalie sursautent en même temps que leurs assiettes. Il les dévisage tour à tour pour vérifier que sa prestation a fait son petit effet puis il se rassoit. Du bout du couteau, il pose une noisette de moutarde sur le bord de son assiette, reprend sa fourchette et l'entortille dans ses spaghettis d'un geste étudié.
Après un silence tendu, Veronica finit par quitter la table. Elle allume la télé. Bruno Masure apparaît pour l’emmener au pays des drames aseptisés.

Dans sa chambre, Bruno se retrouve face à son cahier de textes ouvert. Le poster d’un dessin du Joker de Batman affiché au-dessus de son bureau semble le narguer : « alors vilain garçon, t’as pas fait tes devoirs ? Tu vas avoir une grooosse fessée ». 


Il s'est débarrassé des maths juste avant de partir à la réunion. Il a noté le numéro de l'exercice sur une feuille volante et il a ajouté au-dessous à la va-vite n'a pas compris, sans s'être donné la peine de lire un énoncé dont le contenu lui aurait de toute façon, il en est convaincu, complètement échappé. Le devoir de français l’intéresse beaucoup plus : citez trois de vos livres préférés et trois livres que vous n'aimez pas. Expliquez pourquoi les uns vous ont plu et pas les autres. Vaste programme.
Il adore Le Seigneur des Anneaux, bien sûr. Il l'a déjà lu deux fois et va le relire bientôt. S’il y a une raison pour laquelle il a appris à lire, c’est clairement ce livre-là. Il pourrait en parler pendant des heures, noircir l'une après l'autre les feuilles sans se fatiguer. Et puis il y a d’autres romans, l'Iliade d’Homère, les Trois Mousquetaires de Dumas ou Quo Vadis d'un type au nom imprononçable.
Pour la liste de ses livres préférés, pas de problème. Mais les autres ?
Nathalie a enfilé son pyjama.
— T'en as pour longtemps ? demande-t-elle.
— T’as qu’à te tourner contre le mur si t’es pas contente.
Elle fait son petit soupir impatient.
Il a lu peu de romans ennuyeux jusqu’au bout. Pour lui, tout est dit au troisième ou au quatrième chapitre. Si à ce stade il n’accroche pas, il referme le livre, l’abandonne sur un coin de son bureau ou le perd dans les étagères de sa bibliothèque.
Il pense au roman de Jules Verne, De la terre à la lune.
Il se rappelle ce samedi matin pendant lequel Philippe et lui sont allés faire des courses à l'ED Discount du Boulevard de Grenelle. En passant devant une librairie, Philippe aperçoit De la terre à la lune, entre un Pif Gadget et un livre de psychologie sur l’éducation des enfants. Une édition récente, collection Folio Junior. « Tiens ? dit Philippe, " De la terre à la lune "... il est super, ce bouquin, je l’ai lu quand j’étais môme. Reste là, je reviens ». Il entre. Bientôt, le libraire s'approche et saisit ce qui semble être le dernier exemplaire en vitrine. Bruno croise son regard, l’autre lui fait un petit sourire complice, comme pour lui dire « bienvenue au club ».
Un club dans lequel il n’entrera sans doute jamais.
Philippe sort de la librairie et lui offre le livre.
— C'est pour toi le gros. Lis-le. C’est pour ta culture...
Le soir même, il lit les premiers chapitres et réalise qu’il n’est pas intéressé. Il aime la science-fiction, pourtant. Il a déjà lu et apprécié H. G. Wells ou Barjavel. Peut-être que c’est l’histoire qui pose problème, peut-être que c’est l’écriture. Il ne sait pas, en tout cas, il n’accroche pas. 



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