Bruno fixe la grande vitre floue. Derrière, la pluie et la nuit tombent.
Chaque fois que les gouttes crépitent sur le verre, il compte. Frrrrp.
« Quatre vingt dix-sept ». (un temps). Frrrrp. « Quatre vingt
dix-huit ». (un temps, plus long). Frrrrp. « Quatre vingt dix-neuf... ». Il se dit qu’il devrait compter aussi pendant les
temps morts, une fois par seconde, comme ça il pourra arriver plus vite à dix
mille. Les micros amplifient l’accent réunionnais de Frère Da Silva qui énumère
les fruits de l’esprit, debout sous une pancarte blanche et longue comme une
bulle de BD franco-belge : « Ils ne font pas partie du monde, comme moi
je ne fais pas partie du monde »
(Jean 17:16) - 1990.
Cinq ans plus tôt, Bruno a dix ans et il est là, à quelques fauteuils près.
Il compte soixante secondes pour chaque caractère de la pancarte qui cite alors
un verset biblique du livre des Révélations et lorsqu’il arrive à la fin, il
recommence depuis le début. Les semaines passent, le jeu se répète à l’ennui,
et faute de mieux, il finit par se résoudre à donner du sens à la voix du
micro. Peu à peu, une brèche s’ouvre dans ce qu’il supposait être jusque-là la
réalité. Tandis que tout un chacun erre ici-bas en s’adonnant à la trivialité
et au péché, une bataille fantastique et millénaire se livre entre deux armées
dans les cieux emplis de nuages pourpres et zébrés d’éclairs de fin du monde.
Dieu et ses anges contre Satan et ses démons. C’est une histoire fabuleuse,
épique, dont les contours de cases sont définitivement nets, les couleurs
flamboyantes et contrastées. Mais ce n’est pas qu’une histoire. C’est la Vérité.
Et on invite personnellement Bruno à y participer.
Qui peut refuser une telle mission ?
Mais depuis un mois, ou deux, peut-être un peu plus, il s’est remis à jouer
au compteur de lettres-minutes. Ou de crépitations sur les vitres. Il ne sait
pas vraiment quand ni comment c’est arrivé. Peut-être quand il a commencé à
faire semblant de préparer la réunion du dimanche en soulignant au hasard des
phrases de La Tour de Garde, au cas
où un voisin de fauteuil un peu trop curieux du genre Mireille ou Siquilini jetterait
un œil inquisiteur sur son périodique.
Et ça fait deux fois de suite qu’il n’a pas préparé l’étude avec Jacques.
Silence attentif – résigné ? – des frères autour de lui,
parfois brisé par les pleurs d’un bébé. A sa gauche, le petit Chivot qui se
cure le nez. A sa droite, le vieux Gironella qui empeste l’ail, comme
d’habitude, et qui serre sa Traduction du
Monde Nouveau dans ses paluches aux ongles noirs. Mais sa Bible a de la
classe. Elle est protégée par une couverture en cuir noir ornée d’un tétragramme
doré, les quatre lettres hébraïques du nom de Dieu.
Bruno se retourne. Nathalie, sa petite sœur de dix ans, dort. Sa frange
châtain effleure le haut de ses paupières fermées. Près d'elle se tient
Veronica, leur mère, visage en croissant de lune, longs cheveux noirs
« comme l’ébène » précisait-il plus jeune.
Il avait lu ça
dans Blanche-Neige.
« Tourne-toi » murmure-t-elle agacée.
Il obéit.
Le petit Chivot a lâché son nez. Il fredonne « bateau sur l'eau »
en se balançant d'avant en arrière, en faisant couiner le cuir du fauteuil sous
ses fesses. Son père, index sur la bouche, lui intime le silence. Le gamin baye
aux corneilles, pose le menton sur le plat de sa main en faisant une moue
boudeuse. Derrière son pupitre, Da Silva précipite Satan et ses hordes
démoniaques dans les feux de la Géhenne. Puis il invite l’auditoire à suivre
avec lui un extrait du sermon de Jésus sur le Mont des Oliviers. Bruno ouvre sa
Bible et s'arrête sur une page au hasard, histoire de donner le change. Pas
envie de chercher ce soir. Autour de lui, les pages fines claquent comme des
battements d’ailes d’oiseaux encagés.
Cinq ans plus tôt, il lit un Mickey Parade dans sa chambre. Sa
mère apparaît dans ce manteau de laine noire qui lui donne un air de corneille
racée, lui demande de l'accompagner à une étude de la Bible. Il lui
répond qu’il n’a pas fini son histoire, qu’il en est au moment où Donald doit
trouver une herbe magique pour guérir Blanche-Neige – encore elle – de sa cécité, que la Bible c'est
la religion, et que la religion, vu comment c’est la messe du dimanche matin à
la télé, ça lui donne pas envie. Tu discutes pas, tu t’habilles et tu viens. Il
soupire, maugrée, obéit. Un peu plus tard, il entre dans un appartement
inconnu, rue Mademoiselle dans le quinzième, avec des inconnus et des
demoiselles. Il y a des Blancs, des Noirs, un couple de Pakistanais. Les hommes
portent costumes et cravates, les femmes des robes blanches ou fleuries, tous
des sourires. L’ambiance n’est pas désagréable, inoffensive, studieuse, comme
un club de premiers de la classe.
Un grand club dont il va définitivement faire partie dans deux mois.


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