Plus tard – c’est-à-dire il y a quelques
semaines – Philippe revient des quais de Seine avec une édition Hetzel de De la terre à la lune, un pavé rouge et
or aux airs de petit coffre au trésor. Il montre sa nouvelle acquisition à
Bruno, qui lui dit avoir aperçu quelques photocopies de gravures estampillées Hetzel affichées sur les murs du CDI,
au collège, et qui représentent des scènes clé des « Voyages
extraordinaires » de Jules Verne. Philippe apprécie raisonnablement
l’anecdote puis lui demande où il en est dans sa lecture. Bruno ne se résout
pas à lui dire ce qu’il en pense. Désappointé, Philippe l’encourage à s’y
remettre. Deux soirs après, il entre dans la chambre de Bruno entouré
d’effluves d’alcool et de tabac, et, la démarche hésitante, les yeux plus
inexpressifs que d'habitude, il balbutie que bien sûr, c'est plus facile de
lire des histoires à dormir debout avec des nains, ou des BD avec des gros
bras, que des vrais livres qui racontent
quelque chose. Il continue ses
borborygmes pendant un moment, puis conclut sa critique avinée par les mômes connaissent que dalle. Il s'en
retourne dans sa chambre pour s'écrouler sur le lit, ivre-mort.
Bruno réfléchit
devant sa page blanche.
Il écrit
« LIVRES
QUE JE N’AIME PAS » sur la première ligne. En-dessous, il ajoute :
« De la terre à la lune »
Pour
l’explication, il brodera.
Déjà un titre
sur sa liste noire.
Quoi d'autre
?
Pourquoi pas le
Bled ?
Pas un roman à
proprement parler, mais l'énoncé du devoir est suffisamment vague pour se faire
plaisir. Et puis, pour une fois qu’il en a la possibilité, il n’a pas envie de
laisser passer l’occasion de donner son opinion sur un de ces manuels rébarbatifs
qu'on impose aux élèves sans leur demander leur avis. « Bled »
ressemble en lui-même à une onomatopée de dégoût, comme « bêrk !» ou
« bleuah ! ». Avec ses règles à connaître par coeur, ses
exceptions en gras et son air de dire, entre deux pavés de conjugaisons
entassés l'un sur l'autre c'est comme ça
et c'est pas autrement, il est foncièrement insupportable. Pire encore,
irréfutable, car malgré tout le mal qu'on peut en penser, on est censé en
maîtriser le contenu sur le bout des doigts si on a la prétention de vouloir
s’en passer définitivement.
Il écrit
« Le Bled » derrière « De
la terre à la lune ».
Il lui reste un
dernier titre d’ouvrage à trouver.
Nathalie
gémit :
— J’suis
fatiguée, tu dois finir les devoirs avant la réunion normalement. Éteins la
lumière ou j’le dis à maman.
— Lâche-moi,
j'ai presque fini.
Il suçote le
bouchon de son bic, cherche. Sans vraiment réfléchir, histoire d’en finir, il
ajoute à la va-vite :
« La
Bible »
La Bible.
La Bible.
Comment a-t-il
pu écrire ça ?
« La
Bible »
Il fixe le mot
« Bible »
S’en approche.
Des lettres
noires.
De l’encre.
Des mares
d'encre, noires et silencieuses.
Vides.
L'encre ne dit
rien, elle n'est que matière. Elle n'a de sens que dans la mesure où on veut
bien lui en donner un.
Il recule soudain.
Il a le
sentiment d'avoir pensé, donc commis un sacrilège. Comme s'il avait insulté
Dieu.
Il a
l’impression qu’il va être puni.
Pris
d’inquiétude, il ouvre le tiroir de son bureau, attrape un flacon de Tipp-ex en essayant de se persuader que
c’était une étourderie, une provocation inconsciente et puérile de sa part.
Il fait de sa liste noire un informe pâté blanc, puis glisse la feuille au fond
du tiroir qu’il referme. Des fois, on dit des choses sans le faire exprès, la
langue fourche. Là c’est sa main qui a fourché. Ça peut arriver.
Ça peut
arriver…
Il grimpe sur
le lit, se glisse sous la couette en s’efforçant d’oublier son malaise.
Il maudit
souvent le fait de devoir partager sa chambre avec Nathalie alors qu’il est
plus âgé qu’elle. Pourtant parfois, dans le silence de la nuit, quand les
ombres hantées de l’enfance ressurgissent en s’allongeant sur les murs et le
plafond, il est réconforté par sa présence. Souvent, avant qu’ils ne
s’endorment, il improvise pour elle des histoires de chevaliers,
d'extra-terrestres et de super-héros. Il puise l'ensemble de son inspiration
dans les Strange et dans les séries
télévisées telles que San Ku Kaï, Galactica ou L’homme qui valait trois milliards. L'originalité et le bon goût
sont loin d’être toujours au rendez-vous, mais le dépaysement est relativement
garanti. Il adore conclure les épisodes de ses feuilletons nocturnes par des
« à suivre » emphatiques et mystérieux, qui laissent le héros
suspendu à une corde au-dessus d'un ravin ou paralysé sur la trajectoire d'une
balle de revolver. Et plus elle dit souffrir de ces suspenses intolérables,
plus il jubile, bien conscient d’être à ses yeux le Maître des Rêves, et même
parfois le Maître de la Réalité. Lorsque l'envie lui prend, après les cours ou
le week-end, il lui ordonne de ranger leur chambre sans quoi il ne finira pas
l’histoire de la veille ou, pire, fera mourir son personnage préféré. Alors
elle obéit en pestant et en le maudissant.
— Nathalie, tu
dors ?
— A ton
avis ?
— Tu veux que
je te raconte une histoire ?
La porte
s'ouvre. La silhouette de Philippe avance dans la pénombre.
« Fermez-là
et dormez ».
Silence.
— Dis donc, le
gros... De la terre à la lune ?
J'ai pas payé ce bouquin vingt-cinq balles pour rien, j’espère ?
— Euh...
j'avance doucement...
— Ça te plaît,
au moins ?
— ... je sais
pas trop encore...
Silence.
Philippe :
— L'histoire
peut avoir l’air un peu lourde au départ. C'est normal, c'est le début... mais
accroche-toi, tu vas voir, ça va devenir intéressant. C'est comme tout, faut
s’obstiner un peu.
— T’as raison.
Je vais… je vais continuer.
— Je t’ai
montré le p’tit cadeau que j’me suis fait ? Le même bouquin que le tien,
mais édité chez Hetzel... une
maison très réputée...
— Oui, tu me
l’as déjà montré.
L'espace d'un
instant, il éprouve l’envie de demander à Philippe de lui passer son livre pour
en admirer les gravures, afin de trouver peut-être la motivation nécessaire
pour continuer sa lecture et ainsi le satisfaire. Mais il connaît son
beau-père. Il ne prête pas. Jamais.
« Bon
maintenant dormez les mômes. Y’a école demain ».
A une heure du
matin, Bruno ne dort toujours pas. Il va dans la cuisine pour prendre un verre
d’eau, passe devant la chambre parentale dont la porte est entrebâillée.
Surpris, il aperçoit un spectre dans l’obscurité. Vêtu de son pyjama blanc,
Philippe lui tourne le dos. Il est planté devant sa bibliothèque, pétrifié
comme un de ces mimes qui offrent aux badauds le spectacle de leur immobilité.
Il finit par lever la main droite, caresse les ouvrages d’une étagère,
effleurant les reliures de gauche à droite, sans s'attarder sur aucune en
particulier. Il murmure quelque chose, peut-être une suite de chiffres, puis,
lentement, il tourne la tête vers la gauche. Il perçoit la présence de Bruno et
se tourne vers lui. Il murmure d’une voix rauque :
— Qu'est-ce que
tu veux ?
— Je... juste
boire.
— Et ben va
boire. Et va te coucher.
Bruno obéit.
Il a
l’impression tenace d’avoir surpris son beau-père en train de faire l’amour.


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