On doit marcher dans les pas du Christ, exhorte Da
Silva, rejeter toute forme de violence, y compris celle des films de cinéma.
Satan connaît toutes les ficelles, ne l’oubliez pas, il se déguise en Ange de
lumière (II Corinthiens 11 : 14, 15), et il sait
que le cœur de l’homme est traître (Jérémie 17 :
9). Il peut s’y s'immiscer subrepticement, par le biais de divertissements aux
allures innocentes, pour y distiller ses messages impies.
BANG une bombe explose. Les fauteuils et leurs
occupants s’envolent. Les flammes géantes d'un incendie surgissent, dévorent
tout sur leur passage. Cris stridents d’adultes, d’enfants. Fumée noire,
suffocante. Odeur insupportable de chair brûlée. Bouts de peau sanguinolents
collés aux murs. Bruno émerge d'une masse enfumée, portant à bout de bras le
petit Chivot qui n’est plus qu’une loque inerte, ensanglantée, méconnaissable,
même plus de nez dans lequel il pourra fourrer son doigt. Le plafond s’écroule.
Bruno, pourtant les mains pleines, se jette sur Gironella pour le protéger,
c’est pas parce que le vieux pue qu’on doit pas se sacrifier pour lui. Fracas.
La Salle du Royaume est en train de s’effondrer. Tout est fini. Couché sur le
vieux, prêt à mourir, Bruno ferme les yeux.
Rien.
Il rouvre les yeux. Relève la tête.
Les débris de plafond restent immobiles dans l’air, maintenus par un filet
de lumière blanche et scintillante.
La Lumière Divine.
Jéhovah est intervenu.
Il a assisté à son acte héroïque et l’a préservé de la destruction,
réalisant peut-être, pris d’une soudaine intuition divine, qu’il serait le
héraut idéal de quelque future mission cosmique.
Comme le Surfeur d’argent avec Galactus.
Etre le Surfeur d’argent... traverser l’espace infini en une poignée de
secondes...
Ou être Captain Marvel.
Avoir la Conscience Cosmique.
Ça doit être quelque chose, la Conscience Cosmique. Penser et ressentir ce
que pense et ressent chaque être vivant de l’univers, homme, femme, chien,
insecte.
Peut-être que c’est pas si compliqué, en fait.
Peut-être qu’il faut juste s’y mettre.
Devant Bruno, Mireille, petite dame replète d'une soixantaine d'années,
hoche régulièrement et ostensiblement une tête inspirée en écoutant l’orateur.
C’est elle qui un jour a frappé à la porte de l’appartement familial et qui, à
coups de mots gentils, de lueurs débonnaires dans le regard, de petits rires
candides rehaussant ses pommettes rougeaudes de bonne vivante, les a entraînés
ici pour la première fois. Une machine à convertir, Mireille, un tout-terrain
du prosélytisme, capable de grimper huit étages sans ascenseur pour débusquer
une brebis égarée quelque part dans une chambre de bonne sans cesser de dégager
sa bonhomie naturelle une fois le bon palier atteint.
Un cobaye idéal pour la Conscience Cosmique.
Bruno-Captain Marvel focalise son regard sur la nuque grasse de la
prédicatrice à plein temps, et, très vite, des mots égrenés d’une voix flûtée
résonnent dans son esprit : « ah Jéhovah ! Si seulement les
petits pouvaient écouter ta Parole comme le fait en ce moment même le petit
Bruno derrière moi, quelle joie et quel sentiment de bénédiction je
ressentirais... ». Les petits... sans doute parle-t-elle de ses
petits-enfants. Ceux qu’elle ne voit plus depuis longtemps car son fils,
rebelle à la Vérité, ne lui adresse plus la parole. Pauvre Mireille. Bruno est
tendrement ému de constater qu’elle pense ainsi à lui. Puis il se dit que c’est
logique. Elle l’a aimé dès leur première rencontre, après tout. Ce soir-là,
elle lisait un chapitre du livre des Actes à sa mère dans la cuisine. Il était
en pyjama. Attiré par la petite voix aimable et haut perché de l’invitée, il
s'était accroupi silencieusement derrière la porte entrouverte. Il éprouvait le
besoin de plaire à cette petite bonne femme, de lui faire la démonstration de
sa curiosité précoce pour la chose divine, bien que cet intérêt fût en fait
tout relatif. Il avait fait jouer le filet de son ombre déformée sur les
carreaux du sol de la cuisine, par l'entrebâillement. Mais elle n’avait rien
vu. Alors il avait poussé un peu la porte pour en faire grincer les gonds avant
de se lever et de partir en courant, lui laissant le temps de voir que c'était
bien lui et personne d'autre qui tentait de profiter avec une pieuse discrétion
des bienfaits de la Parole de Dieu. En entendant son rire perlé depuis sa
chambre, il avait éprouvé un sentiment de satisfaction extrêmement gratifiant.
Allez stop. Faut savoir
s’arrêter, quand même. Respecter l’intimité des autres.
Il balaye l'assistance du regard pour trouver un nouveau sujet
d’expérience.
Madjid n'est pas là ce soir. Il sait pour quelle raison, mais il n’a aucune
envie d’y penser, alors il passe à autre chose.
Là-bas au premier rang, la grosse tête à cheveux bouclés de
Jean-Christophe. Il repense à tous les bons moments de la rue Daguerre, à
Denfert-Rochereau, les dimanche après-midi pluvieux passés à voir des films,
les parties de Richesses du Monde, les batailles de boules de papier
crachées… A présent, les pensées de Jean-Christophe sont barricadées. Bouclier
psychique, peut-être. Bruno ferme les yeux, fronce les sourcils, se concentre
de toutes ses forces. Il se visualise en train de fermer les yeux, de froncer
les sourcils, de se concentrer de toutes ses forces.
Rien.
Il rouvre les yeux alors que le ton de Da Silva s’enflamme. Ça sent la fin
de discours. L'Har-Maguédon est à nos portes, là, tout près. Le jour du
Jugement éradiquera toute trace de mal et d'injustice, prélude à une existence
paradisiaque pour les bienheureux qui, leur vie durant, auront marché dans les
pas du Christ. En attendant ce moment, frères, prêchons pour sauver le plus
possible de brebis égarées. Oui ! Prêchons, prêchons, prêchons la Bonne
Nouvelle de la venue de Notre Seigneur ! Applaudissements énergiques et,
peut-être pour un certain nombre, soulagés. Frère Grandidier, maître de
cérémonies, vient conclure. Merci, frère Da Silva de nous avoir confirmé que
nous devons marcher dans les pas du Christ et tout faire pour proclamer la Parole
de notre Seigneur Jéhovah. Vous savez bien, frères – vous venez de le démontrer
encore une fois – que suivre l’exemple du Christ, c’est aussi aider à promouvoir son
message. Et donc, grâce à vos offrandes, une nouvelle salle du Royaume vient
d'être construite dans la banlieue de Levallois. Nous vous remercions de votre
générosité. De la même façon, nous sommes persuadés que notre projet en ce qui
concerne Issy-les-Moulineaux sera couronné de succès.
Le moment tant attendu – la fin de la réunion – est presque arrivé. Jeunes et
vieux se lèvent en ouvrant leur cantique. Gilles Gabinard, le jeune frère
éternellement souriant préposé à la sonorisation, pose un trente-trois tours
sur une platine. Les haut-parleurs crachent une musique classique aux tonalités
martiales. Bruno se met à chanter d'une voix forte, exaltée.
Dans-l’ordre-nouveau, dominera-l’amour, et-les-riches-bienfaits,
seront-toujours. Il est convaincu de posséder un organe magnifique et il
donnerait peut-être bien la moitié de sa fortune – un billet de cinquante
francs planqué dans son recueil des Contes de Grimm – pour être quelqu'un d'autre et
s'écouter chanter. Alors que le chant atteint son apogée, il est saisi par la
vision fulgurante de la marmite de spaghettis bolognaise que sa mère a préparée
pour le dîner. Un frisson extatique traverse sa colonne vertébrale de bas en
haut, mais ce n’est pas juste à cause des spaghettis, c’est certain, c’est
parce qu’à cet instant précis il croit sincèrement
à l’existence de Jéhovah, et il lui semble que cette image de nourriture est la
récompense qu’Il lui fait entrevoir pour avoir eu la patience de tenir jusqu’au
bout de la réunion. Vient la prière, humbles doléances qui précèdent
l’« Amen » commun, libérateur, comme un soupir de soulagement collectif
qui tairait son nom (ne pense pas ça,
c’est pas bien).
Une seconde de flottement.
Les frères se lèvent dans une atmosphère hagarde, hésitante, peut-être
sonnés par la vigueur du message divin qui leur a été prodigué ce soir, ou
alors il est possible qu’ils soient fatigués après une semaine de travail ou
d’école assortie d’un certain nombre d’autres activités spirituelles. A
présent, on range la Bible et le Ministère
du Royaume dans sa sacoche en cuir ou son sac à main, on négocie avec les
siens les modalités de départ, puis on discute du temps qu’il va faire samedi
pour la prédication ou d’un point qu’on n’a pas tout à fait saisi dans un
article de la Tour de Garde ou de Réveillez-vous, et c’est un joyeux
brouhaha – mais toujours empreint de respect et de spiritualité. Il faut
s’approcher de quelques jeunes pour entendre des bribes de conversation plus
profane, comme celle de la jeune et jolie Sarah Guilloux avec Myriam Siquilini
à propos du Top 50 de la semaine :
— T’as entendu la chanson de Mecano, « une femme avec une
femme » ?
— J’ai renoncé à acheter l’album à cause de cette chanson-là. C’est
dommage...
Deux ans plus tôt, Sarah Guilloux avait convaincu Bruno de ne plus écouter
« Orinoco Flow » d’Enya parce qu’elle y chantait « C’est
Noël » pendant le refrain. Les Témoins ne fêtent pas Noël. Pour eux c’est
d’autant plus une fête commerciale que Jésus-Christ n’est pas né un vingt-cinq
décembre. Par la suite, chaque fois que la chanson était passée à la radio, il
avait changé de station d’une main fébrile, de peur d’insulter Dieu. Plus tard,
il avait découvert en parlant avec un camarade de classe anglophone qu’Enya
disait en fait « Sail away » et pas « C’est Noël ». Il
s’était senti complètement débile.
Mireille se dandine jusqu’à la boîte à offrandes. Elle sort discrètement,
humblement, un billet de cent francs de son sac à main et le glisse
soigneusement dans le tronc. En la voyant faire, Bruno se sent soudain mal à
l’aise. Il subodore soudain, et ce n’est pas la première fois, qu’elle et les
autres sont d’une autre espèce que lui, véritablement dévoués, intègres, prêts
au sacrifice ultime, plus en paix avec eux-mêmes parce qu’ils écoutent bien
jusqu’au bout, parce qu’ils font ce qu’il faut faire en toutes circonstances,
même quand personne n’est là pour les surveiller. Lui, tout à l’heure, laissait
son esprit vagabonder, se racontait des histoires idiotes de gamin au lieu
d’être attentif, de faire preuve de respect face à la manifestation de la
Parole divine. Il a bien conscience qu’au-delà du plafond blanc de la salle du
Royaume, au-delà de cet immeuble et des nuages nocturnes, Jéhovah est là, et a
lu des pensées qui Le mettaient en scène dans un récit grotesque qui n’était
pas celui de la Grande Bataille, qui n’était pas celui de la Vérité, mais une
misérable parodie destinée à mettre en avant son auteur. Il sait que Jéhovah
sait tout. Il sait qu’Il sait ce qu’il fait parfois le soir, dans son lit,
quand les autres ne sont pas là pour le regarder (n’y pense pas).
Il se sent soudain laid, repoussant. Il a l’impression que tout le monde
fait semblant de ne pas le voir, de ne pas voir ses oreilles décollées. Il veut
partir. Il part.



