lundi 10 novembre 2014

The great commandment - 2






On doit marcher dans les pas du Christ, exhorte Da Silva, rejeter toute forme de violence, y compris celle des films de cinéma. Satan connaît toutes les ficelles, ne l’oubliez pas, il se déguise en Ange de lumière (II Corinthiens 11 : 14, 15), et il sait que le cœur de l’homme est traître (Jérémie 17 : 9). Il peut s’y s'immiscer subrepticement, par le biais de divertissements aux allures innocentes, pour y distiller ses messages impies.
BANG une bombe explose. Les fauteuils et leurs occupants s’envolent. Les flammes géantes d'un incendie surgissent, dévorent tout sur leur passage. Cris stridents d’adultes, d’enfants. Fumée noire, suffocante. Odeur insupportable de chair brûlée. Bouts de peau sanguinolents collés aux murs. Bruno émerge d'une masse enfumée, portant à bout de bras le petit Chivot qui n’est plus qu’une loque inerte, ensanglantée, méconnaissable, même plus de nez dans lequel il pourra fourrer son doigt. Le plafond s’écroule. Bruno, pourtant les mains pleines, se jette sur Gironella pour le protéger, c’est pas parce que le vieux pue qu’on doit pas se sacrifier pour lui. Fracas. La Salle du Royaume est en train de s’effondrer. Tout est fini. Couché sur le vieux, prêt à mourir, Bruno ferme les yeux.
Rien.
Il rouvre les yeux. Relève la tête.
Les débris de plafond restent immobiles dans l’air, maintenus par un filet de lumière blanche et scintillante.
La Lumière Divine.
Jéhovah est intervenu.
Il a assisté à son acte héroïque et l’a préservé de la destruction, réalisant peut-être, pris d’une soudaine intuition divine, qu’il serait le héraut idéal de quelque future mission cosmique.
Comme le Surfeur d’argent avec Galactus.
Etre le Surfeur d’argent... traverser l’espace infini en une poignée de secondes...
Ou être Captain Marvel.
Avoir la Conscience Cosmique.
Ça doit être quelque chose, la Conscience Cosmique. Penser et ressentir ce que pense et ressent chaque être vivant de l’univers, homme, femme, chien, insecte.
Peut-être que c’est pas si compliqué, en fait.
Peut-être qu’il faut juste s’y mettre.
Devant Bruno, Mireille, petite dame replète d'une soixantaine d'années, hoche régulièrement et ostensiblement une tête inspirée en écoutant l’orateur. C’est elle qui un jour a frappé à la porte de l’appartement familial et qui, à coups de mots gentils, de lueurs débonnaires dans le regard, de petits rires candides rehaussant ses pommettes rougeaudes de bonne vivante, les a entraînés ici pour la première fois. Une machine à convertir, Mireille, un tout-terrain du prosélytisme, capable de grimper huit étages sans ascenseur pour débusquer une brebis égarée quelque part dans une chambre de bonne sans cesser de dégager sa bonhomie naturelle une fois le bon palier atteint.
Un cobaye idéal pour la Conscience Cosmique.
Bruno-Captain Marvel focalise son regard sur la nuque grasse de la prédicatrice à plein temps, et, très vite, des mots égrenés d’une voix flûtée résonnent dans son esprit : «  ah Jéhovah ! Si seulement les petits pouvaient écouter ta Parole comme le fait en ce moment même le petit Bruno derrière moi, quelle joie et quel sentiment de bénédiction je ressentirais... ». Les petits... sans doute parle-t-elle de ses petits-enfants. Ceux qu’elle ne voit plus depuis longtemps car son fils, rebelle à la Vérité, ne lui adresse plus la parole. Pauvre Mireille. Bruno est tendrement ému de constater qu’elle pense ainsi à lui. Puis il se dit que c’est logique. Elle l’a aimé dès leur première rencontre, après tout. Ce soir-là, elle lisait un chapitre du livre des Actes à sa mère dans la cuisine. Il était en pyjama. Attiré par la petite voix aimable et haut perché de l’invitée, il s'était accroupi silencieusement derrière la porte entrouverte. Il éprouvait le besoin de plaire à cette petite bonne femme, de lui faire la démonstration de sa curiosité précoce pour la chose divine, bien que cet intérêt fût en fait tout relatif. Il avait fait jouer le filet de son ombre déformée sur les carreaux du sol de la cuisine, par l'entrebâillement. Mais elle n’avait rien vu. Alors il avait poussé un peu la porte pour en faire grincer les gonds avant de se lever et de partir en courant, lui laissant le temps de voir que c'était bien lui et personne d'autre qui tentait de profiter avec une pieuse discrétion des bienfaits de la Parole de Dieu. En entendant son rire perlé depuis sa chambre, il avait éprouvé un sentiment de satisfaction extrêmement gratifiant.
Allez stop. Faut savoir s’arrêter, quand même. Respecter l’intimité des autres.
Il balaye l'assistance du regard pour trouver un nouveau sujet d’expérience.
Madjid n'est pas là ce soir. Il sait pour quelle raison, mais il n’a aucune envie d’y penser, alors il passe à autre chose.
Là-bas au premier rang, la grosse tête à cheveux bouclés de Jean-Christophe. Il repense à tous les bons moments de la rue Daguerre, à Denfert-Rochereau, les dimanche après-midi pluvieux passés à voir des films, les parties de Richesses du Monde, les batailles de boules de papier crachées… A présent, les pensées de Jean-Christophe sont barricadées. Bouclier psychique, peut-être. Bruno ferme les yeux, fronce les sourcils, se concentre de toutes ses forces. Il se visualise en train de fermer les yeux, de froncer les sourcils, de se concentrer de toutes ses forces.
Rien.



Il rouvre les yeux alors que le ton de Da Silva s’enflamme. Ça sent la fin de discours. L'Har-Maguédon est à nos portes, là, tout près. Le jour du Jugement éradiquera toute trace de mal et d'injustice, prélude à une existence paradisiaque pour les bienheureux qui, leur vie durant, auront marché dans les pas du Christ. En attendant ce moment, frères, prêchons pour sauver le plus possible de brebis égarées. Oui ! Prêchons, prêchons, prêchons la Bonne Nouvelle de la venue de Notre Seigneur ! Applaudissements énergiques et, peut-être pour un certain nombre, soulagés. Frère Grandidier, maître de cérémonies, vient conclure. Merci, frère Da Silva de nous avoir confirmé que nous devons marcher dans les pas du Christ et tout faire pour proclamer la Parole de notre Seigneur Jéhovah. Vous savez bien, frères  vous venez de le démontrer encore une fois  que suivre l’exemple du Christ, c’est aussi aider à promouvoir son message. Et donc, grâce à vos offrandes, une nouvelle salle du Royaume vient d'être construite dans la banlieue de Levallois. Nous vous remercions de votre générosité. De la même façon, nous sommes persuadés que notre projet en ce qui concerne Issy-les-Moulineaux sera couronné de succès. 
Le moment tant attendu  la fin de la réunion  est presque arrivé. Jeunes et vieux se lèvent en ouvrant leur cantique. Gilles Gabinard, le jeune frère éternellement souriant préposé à la sonorisation, pose un trente-trois tours sur une platine. Les haut-parleurs crachent une musique classique aux tonalités martiales. Bruno se met à chanter d'une voix forte, exaltée. Dans-l’ordre-nouveau, dominera-l’amour, et-les-riches-bienfaits, seront-toujours. Il est convaincu de posséder un organe magnifique et il donnerait peut-être bien la moitié de sa fortune  un billet de cinquante francs planqué dans son recueil des Contes de Grimm  pour être quelqu'un d'autre et s'écouter chanter. Alors que le chant atteint son apogée, il est saisi par la vision fulgurante de la marmite de spaghettis bolognaise que sa mère a préparée pour le dîner. Un frisson extatique traverse sa colonne vertébrale de bas en haut, mais ce n’est pas juste à cause des spaghettis, c’est certain, c’est parce qu’à cet instant précis il croit sincèrement à l’existence de Jéhovah, et il lui semble que cette image de nourriture est la récompense qu’Il lui fait entrevoir pour avoir eu la patience de tenir jusqu’au bout de la réunion. Vient la prière, humbles doléances qui précèdent l’« Amen » commun, libérateur, comme un soupir de soulagement collectif qui tairait son nom (ne pense pas ça, c’est pas bien).
Une seconde de flottement.
Les frères se lèvent dans une atmosphère hagarde, hésitante, peut-être sonnés par la vigueur du message divin qui leur a été prodigué ce soir, ou alors il est possible qu’ils soient fatigués après une semaine de travail ou d’école assortie d’un certain nombre d’autres activités spirituelles. A présent, on range la Bible et le Ministère du Royaume dans sa sacoche en cuir ou son sac à main, on négocie avec les siens les modalités de départ, puis on discute du temps qu’il va faire samedi pour la prédication ou d’un point qu’on n’a pas tout à fait saisi dans un article de la Tour de Garde ou de Réveillez-vous, et c’est un joyeux brouhaha  mais toujours empreint de respect et de spiritualité. Il faut s’approcher de quelques jeunes pour entendre des bribes de conversation plus profane, comme celle de la jeune et jolie Sarah Guilloux avec Myriam Siquilini à propos du Top 50 de la semaine :
— T’as entendu la chanson de Mecano, « une femme avec une femme » ?
— J’ai renoncé à acheter l’album à cause de cette chanson-là. C’est dommage...
Deux ans plus tôt, Sarah Guilloux avait convaincu Bruno de ne plus écouter « Orinoco Flow » d’Enya parce qu’elle y chantait « C’est Noël » pendant le refrain. Les Témoins ne fêtent pas Noël. Pour eux c’est d’autant plus une fête commerciale que Jésus-Christ n’est pas né un vingt-cinq décembre. Par la suite, chaque fois que la chanson était passée à la radio, il avait changé de station d’une main fébrile, de peur d’insulter Dieu. Plus tard, il avait découvert en parlant avec un camarade de classe anglophone qu’Enya disait en fait « Sail away » et pas « C’est Noël ». Il s’était senti complètement débile.
Mireille se dandine jusqu’à la boîte à offrandes. Elle sort discrètement, humblement, un billet de cent francs de son sac à main et le glisse soigneusement dans le tronc. En la voyant faire, Bruno se sent soudain mal à l’aise. Il subodore soudain, et ce n’est pas la première fois, qu’elle et les autres sont d’une autre espèce que lui, véritablement dévoués, intègres, prêts au sacrifice ultime, plus en paix avec eux-mêmes parce qu’ils écoutent bien jusqu’au bout, parce qu’ils font ce qu’il faut faire en toutes circonstances, même quand personne n’est là pour les surveiller. Lui, tout à l’heure, laissait son esprit vagabonder, se racontait des histoires idiotes de gamin au lieu d’être attentif, de faire preuve de respect face à la manifestation de la Parole divine. Il a bien conscience qu’au-delà du plafond blanc de la salle du Royaume, au-delà de cet immeuble et des nuages nocturnes, Jéhovah est là, et a lu des pensées qui Le mettaient en scène dans un récit grotesque qui n’était pas celui de la Grande Bataille, qui n’était pas celui de la Vérité, mais une misérable parodie destinée à mettre en avant son auteur. Il sait que Jéhovah sait tout. Il sait qu’Il sait ce qu’il fait parfois le soir, dans son lit, quand les autres ne sont pas là pour le regarder (n’y pense pas).
Il se sent soudain laid, repoussant. Il a l’impression que tout le monde fait semblant de ne pas le voir, de ne pas voir ses oreilles décollées. Il veut partir. Il part.




samedi 8 novembre 2014

The great commandment - 1





Bruno fixe la grande vitre floue. Derrière, la pluie et la nuit tombent. Chaque fois que les gouttes crépitent sur le verre, il compte. Frrrrp. « Quatre vingt dix-sept ». (un temps). Frrrrp. « Quatre vingt dix-huit ». (un temps, plus long). Frrrrp. « Quatre vingt dix-neuf... ». Il se dit qu’il devrait compter aussi pendant les temps morts, une fois par seconde, comme ça il pourra arriver plus vite à dix mille. Les micros amplifient l’accent réunionnais de Frère Da Silva qui énumère les fruits de l’esprit, debout sous une pancarte blanche et longue comme une bulle de BD franco-belge : « Ils ne font pas partie du monde, comme moi je ne fais pas partie du monde » (Jean 17:16) - 1990.
Cinq ans plus tôt, Bruno a dix ans et il est là, à quelques fauteuils près. Il compte soixante secondes pour chaque caractère de la pancarte qui cite alors un verset biblique du livre des Révélations et lorsqu’il arrive à la fin, il recommence depuis le début. Les semaines passent, le jeu se répète à l’ennui, et faute de mieux, il finit par se résoudre à donner du sens à la voix du micro. Peu à peu, une brèche s’ouvre dans ce qu’il supposait être jusque-là la réalité. Tandis que tout un chacun erre ici-bas en s’adonnant à la trivialité et au péché, une bataille fantastique et millénaire se livre entre deux armées dans les cieux emplis de nuages pourpres et zébrés d’éclairs de fin du monde. Dieu et ses anges contre Satan et ses démons. C’est une histoire fabuleuse, épique, dont les contours de cases sont définitivement nets, les couleurs flamboyantes et contrastées. Mais ce n’est pas qu’une histoire. C’est la Vérité. Et on invite personnellement Bruno à y participer.
Qui peut refuser une telle mission ?
Mais depuis un mois, ou deux, peut-être un peu plus, il s’est remis à jouer au compteur de lettres-minutes. Ou de crépitations sur les vitres. Il ne sait pas vraiment quand ni comment c’est arrivé. Peut-être quand il a commencé à faire semblant de préparer la réunion du dimanche en soulignant au hasard des phrases de La Tour de Garde, au cas où un voisin de fauteuil un peu trop curieux du genre Mireille ou Siquilini jetterait un œil inquisiteur sur son périodique. 


Et ça fait deux fois de suite qu’il n’a pas préparé l’étude avec Jacques.
Silence  attentif  résigné ?  des frères autour de lui, parfois brisé par les pleurs d’un bébé. A sa gauche, le petit Chivot qui se cure le nez. A sa droite, le vieux Gironella qui empeste l’ail, comme d’habitude, et qui serre sa Traduction du Monde Nouveau dans ses paluches aux ongles noirs. Mais sa Bible a de la classe. Elle est protégée par une couverture en cuir noir ornée d’un tétragramme doré, les quatre lettres hébraïques du nom de Dieu.
Bruno se retourne. Nathalie, sa petite sœur de dix ans, dort. Sa frange châtain effleure le haut de ses paupières fermées. Près d'elle se tient Veronica, leur mère, visage en croissant de lune, longs cheveux noirs « comme l’ébène » précisait-il plus jeune.
Il avait lu ça dans Blanche-Neige.
« Tourne-toi » murmure-t-elle agacée.
Il obéit.
Le petit Chivot a lâché son nez. Il fredonne « bateau sur l'eau » en se balançant d'avant en arrière, en faisant couiner le cuir du fauteuil sous ses fesses. Son père, index sur la bouche, lui intime le silence. Le gamin baye aux corneilles, pose le menton sur le plat de sa main en faisant une moue boudeuse. Derrière son pupitre, Da Silva précipite Satan et ses hordes démoniaques dans les feux de la Géhenne. Puis il invite l’auditoire à suivre avec lui un extrait du sermon de Jésus sur le Mont des Oliviers. Bruno ouvre sa Bible et s'arrête sur une page au hasard, histoire de donner le change. Pas envie de chercher ce soir. Autour de lui, les pages fines claquent comme des battements d’ailes d’oiseaux encagés.
Cinq ans plus tôt, il lit un Mickey Parade dans sa chambre. Sa mère apparaît dans ce manteau de laine noire qui lui donne un air de corneille racée, lui demande de l'accompagner à une étude de la Bible. Il lui répond qu’il n’a pas fini son histoire, qu’il en est au moment où Donald doit trouver une herbe magique pour guérir Blanche-Neige  encore elle  de sa cécité, que la Bible c'est la religion, et que la religion, vu comment c’est la messe du dimanche matin à la télé, ça lui donne pas envie. Tu discutes pas, tu t’habilles et tu viens. Il soupire, maugrée, obéit. Un peu plus tard, il entre dans un appartement inconnu, rue Mademoiselle dans le quinzième, avec des inconnus et des demoiselles. Il y a des Blancs, des Noirs, un couple de Pakistanais. Les hommes portent costumes et cravates, les femmes des robes blanches ou fleuries, tous des sourires. L’ambiance n’est pas désagréable, inoffensive, studieuse, comme un club de premiers de la classe.
Un grand club dont il va définitivement faire partie dans deux mois.